Littérature des 5 continents : AfriqueTunisie

Bel abîme

Yamen Manaï

(2021)
Langue d’origine : Français
⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Retenu le long d’une enquête, un jeune adolescent s’exprime à la première personne, répondant aux questions d’un avocat, d’un psychiatre, des différents intervenants qui essaient de comprendre les raisons qui ont pu pousser ce gamin de classe moyenne et sans antécédents, à commettre un acte de violence. Petit à petit il explique sa famille dysfonctionnelle, la détresse de sa vie avant de sa rencontre avec Bella et puis les faits tel qu’il les a vécus.

Confidences sur la violence :

C’est un roman très court, très simple, dépourvu de pirouettes stylistiques qui pourraient alourdir un texte qui cherche avant tout l’authenticité. Car, derrière cette logorrhée dépouillée sur sa vie et ses raisons, l’idée est que ce garçon jamais nommé s’exprime en total liberté, dévoilant la tristesse de son existence, ainsi que les éléments qui composent le drame qui lui a mené à la situation où il se trouve.

Car au début du roman on sait très peu : on ne sait pas où on est, ni de quoi notre garçon protagoniste semble être accusé, ni les raisons qui l’auraient poussé, ni qui est cette Belle qui semble être la seule à le comprendre. Petit à petit, les confidences du garçon mettront la lumière sur toutes les aspérités de sa vie, ainsi que sur ses bons moments lors de la rencontre avec Bella, le tout pendant que la vérité des faits qui concernent l’enquête fait surface. C’est fin et intelligent dans sa construction et dans le dosage de l’information.

L’échec de la transmission semble être le sujet clé du roman. Le livre tourne autour de la faille générationnelle, de l’incompréhension mutuel entre le monde des adultes et celui des enfants. Tandis que tout le monde essaie de comprendre ce qu’il a vécu le garçon protagoniste, la réalité est que ni lui ni sa famille n’ont pas pu ou pas su communiquer pour pouvoir démêler le désastre de leurs vies. L’histoire de la Tunisie s’insinue en toile du fond du roman, proposant le contraste entre la fierté d’une Révolution réussie seulement en apparence et la réalité décourageante d’un quotidien qui a peu changé.

Le seul bémol que je trouve à ce livre est un certain abus du rapport indirect des questions dans le monologue du garçon. Manai veut que le cent pour cent de la narration soit la voix du garçon, et c’est très bien, sauf que le garçon reprend les questions des intervenants comme un sourd qui s’assure trop de fois s’il a bien entendu : « Si je regrette mon geste ? », « Qui m’a tuméfié le visage comme ça ? », « Si j’ai bien dormi ? », « Que je me calme ? », « Si j’ai toujours été violent ? » … Je pense qu’on n’avait pas besoin de rapporter autant de questions, car le récit se tenait tout seul avec très peu. La preuve est que dans la deuxième partie de la narration Manai le fait beaucoup moins et cela marche mieux à mon avis.

Je recommande de ne pas trop lire les critiques du roman si vous tenez à éviter les spoilers car il y en de partout, même dans le quatrième de couverture. Je pense que l’intention de l’auteur était que le lecteur ne sache rien au début du roman, et même qu’il soit un peu dérouté. Probablement cela permet d’apprécier plus facilement la brillante structure du roman, mais quoi qu’il en soit, la narration se tient parfaitement.


Citation :

« Je revenais du collège quand j’ai rencontré Bella. J’avais quoi, douze ans. Une après-midi de novembre, morose. Un garçon triste, chétif, une tête à claques, la tête baissée, la peur qui habite ses tripes, et parfois, l’envie d’en finir.  »

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