Inventaire non académique de romans du monde publiés depuis 1800, sans spoilers

Littérature des 5 continents : AfriqueKenya

Décoloniser l’esprit

Ngugi Wa Thiong’o

(Decolonizing the mind, 1986)
Traduction : Sylvain Prudhomme. Langue d’origine : Anglais
(Essai)

Ce que raconte ce recueil d’essais :

Sous le titre ‘Décoloniser l’esprit’ le grand écrivain kényan recueille plusieurs essais et conférences prononcés au début des années 80, sur la littérature africaine et le besoin de la doter d’une identité propre éloignée du post-colonialisme. L’idée étant de s’approcher du peuple kényan et africain en général pour reconstruire une identité et une culture propres, et s’affranchir du colonialisme et du besoin de cultiver l’admiration des élites étrangères.

‘Décoloniser l’esprit’ se divise en quatre parties : La langue de la littérature africaine, La langue du théâtre africain, La langue de la fiction africaine et La quête de la pertinence.

Coup de gueule contre le post-colonialisme :

Ngũgĩ constate que la plupart de la littérature et théâtre africain de l’après colonialisme, perpétuent la domination impérialiste par la voie linguistique, car même si les thèmes sont clairement anticoloniaux, les langues des anciens empires, notamment l’anglais et le français, semblent s’imposer comme à idiomes de prédilection d’un bon nombre d’écrivains africains. Lui-même ayant écrit la plupart de son œuvre en anglais, s’interroge sur l’erreur d’avoir fait cela, et il déclare sa détermination à ne plus écrire en anglais et désormais utiliser exclusivement sa langue d’origine, le Kikuyu. Cet essai sera son dernier texte originalement écrit en anglais.

Dans le livre il décrira l’expérience de son retour au Kikuyu dans ses pièces de théâtre ainsi comme dans le populaire roman ‘Le diable sur la croix’ (1980), son premier roman en Kikuyu. Ce roman fut écrit par Ngũgĩ sur de papier toilette pendant son emprisonnement pour ses positions critiques vis-à-vis de la connivence des autorités avec le pouvoir post-colonial. Même si on comprend tout à fait ce souhait de vouloir écrire dans sa langue maternelle au bénéfice des lecteurs de son propre pays, ses lecteurs internationaux se diront égoïstement que s’il aurait écrit dès le départ en Kikuyu, alors peut-être on n’aurait jamais eu accès à son œuvre ailleurs Kenya.

Donc, pour parvenir à cet affranchissement de la domination culturel étrangère, Ngũgĩ prône l’abandon des idiomes des colonisateurs (anglais, français, portugais) et le retour aux langues propres de chaque nation africaine (Swahili, Igbo, Amharique…). 40 ans après cet essai, ce constat accablant de la réalité de cet appropriation linguistique et culturelle, je n’en suis pas sûr que les choses ont évolué comme Ngũgĩ aurait voulu. Sans doute il y a beaucoup plus d’écrivains qui utilisent les langues africaines, mais une énorme partie choisissent une majeure diffusion de son travail grâce à l’utilisation des langues internationales comme l’anglais, qui permettent d’arriver à un publique plus large. Cette délicat dilemme, écrire dans sa langue pour toucher les citoyens de son propre pays, ou utiliser une langue étrangère pour accéder à un publique plus large, est la clé de cet essai.

La vision humaniste et communiste de Ngũgĩ, toujours du côté des peuples africains, des opprimés et de la population noire est claire. Sa position est évoquée à maintes reprises, parfois de façon redondante. Sa réflexion est intelligente et il parle avec connaissance de cause, mais parfois je trouve sa position tellement tranchée que cela devient trop virulent et, même s’il dit les respecter, il semble vouloir culpabiliser les écrivains qui renoncent à leur propre langue pour avoir plus de diffusion avec l’anglais. Dans ces moments-là, sa réflexion peut sembler plus proche du pamphlet que du manifeste.


Citations :

« L’impérialisme, avec les Etats-Unis en tête, présente un ultimatum aux peuples qui souffrent sur terre et à tous ceux qui demandent la paix, la démocratie et le socialisme : Accepter le vol ou la mort. » “ Je savais de qui je parlais dans mes écrits, mais à qui m’adressais-je ? Les paysans, dont leur lutte nourrissait le roman, ne le liraient jamais. »

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