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Du pain sur la table de l’oncle Milad

Mohamed Alnaas

(Khubz ala tawlat al-khal Milad, 2022)
Traduction : Sarah Rolfo. Langue d’origine : Arabe
⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Lybie, pendant les années Khadafi. Milad grandit dans la boulangerie de son père où il apprend l’art et les secrets de la fabrication du pain, sa vraie passion. Seul garçon parmi ses trois sœurs, Milad se trouve à l’aise dans cet univers féminin, mais son père voit de mauvais œil cette manque de virilité chez son seul fils, et se propose de changer cela : Milad doit devenir un vrai homme capable d’imposer son autorité aux femmes de sa vie.

« De la chatte que tu battras, la mariée apprendra »  :

C’est avec ce genre de proverbes, héritage d’une culture très axée sur le patriarcat, que la famille, l’entourage et la société exercent cette énorme pression sur notre protagoniste pour qu’il devient un homme, un vrai, et pas un mi-homme à la masculinité déconstruite. ‘Du pain sur la table de l’oncle Milad’ propose une étude très intelligente sur la virilité face à une société tiraillée entre tradition et modernité. Dans ce sens, la réflexion du roman me fait penser à beaucoup des romans de Mario Vargas Llosa, comme ‘Les chiots’ ou ‘La ville et les chiens’, centrés sur l’univers de la masculinité et de la pression pour la construction sociale du ‘macho’. À la différence du prix Nobel péruvien, Alnaas aborde le sujet depuis l’humour, avec une ironie et un cynisme irrésistibles.

Les souvenirs de Milad s’alternent d’une façon non linéaire, sautant du passé au présent constamment. Alnaas oppose ainsi des instants différents de la vie de Milad, les contrastant pour soulignant la façon de notre protagoniste-narrateur d’aborder ses contradictions et ses dilemmes. Milad s’adresse à nous depuis le présent, un présent dont au début du roman on sait très peu, et vers lequel la narration va petit à petit converger. Milad remémore les évènements qui ont façonné sa vie, depuis son enfance dans la boulangerie de son père où il a appris le vrai talent de sa vie, le pain. Milad connait parfaitement la farine, la levure, les temps de cuisine, et tous les secrets de la boulangerie traditionnelle. C’est que dans sa Kousha que Milad pourra être apaisé, saupoudrant la farine et malaxant la pâte. Le pain est clairement l’amour de sa vie.

Malgré les railleries qui subit quotidiennement, Milad ne comprend pas pourquoi il doit renoncer à sa part de féminité. Élevé parmi ses trois sœurs, le jeune garçon a participé pendant des années à leurs séances de maquillage, assisté à ses confidences et ses humeurs, et il est allé jusqu’à se convertir en un expert en dépilation féminine. Seulement son cousin Absi, un des reliefs comiques du roman, essaie tan bien que mal de décoincer Milad sur le sujet des femmes, quitte à le mener rendre visite à ses prostituées favorites, essayant de lui faire assumer un côté macho totalement impossible pour lui. Le père de Milad est plus radical, le jeune homme doit arrêter de tourner autour des robes de ses sœurs pour apprendre à être un homme, un point c’est tout. A ces fins, rien de mieux que l’armée, où le pauvre Milad se fera torturer par un officiel cruel et despotique, ironiquement appelé Madonna, dont son seul objectif sera de briser l’existence de Milad.

Superbement bien réfléchi tant en thèmes qu’en personnages, c’est très difficile de lire ce roman sans éprouver beaucoup de tendresse par le personnage central du récit, et son tiraillement entre ce qu’il est et ce qu’on attend de lui. Car Milad aime sa femme Zeinab, il l’aime libre, et il n’a pas le moindre souci à rester à la maison pour s’occuper du ménage et de la cuisine tandis que sa femme travaille et ramène de l’argent. L’équilibre singulier qui tient ce couple atypique risque cependant de vaciller lorsque la pression sociale se fera insoutenable.

La narration suit une structure chaotique seulement en apparence, mais totalement solide et envoutante. C’est avec un humour très fin que Alnaas signe ce merveilleux livre, plein de sensibilité et intelligence.

Premier roman d’un écrivain totalement à suivre.


Citation :

« Peut-être est-elle le résultat de mon échec définitif à correspondre aux standards de la virilité que la société me renvoie et du fait que je m’accommode parfaitement d’être entretenu par ma femme. »

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