Inventaire non académique de romans du monde publiés depuis 1800, sans spoilers

Littérature des 5 continents : AfriqueSénégal

Frère d’âme

David Diop

(2018)
Langue d’origine : Français
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Mademba Diop et Alfa Ndiaye, des amis d’enfance, font partie des tirailleurs sénégalais, mobilisés pour la France dans la première guerre mondiale. Lors d’une attaque des troupes françaises, Mademba est mortellement blessé. Dans son agonie, il demande à son ami de l’achever pour abréger ses souffrances et pouvoir retrouver sa dignité dans la mort, mais Alfa hésite et n’aura pas le courage. Il sombrera dans une spirale de violence contre les troupes ennemies, dans l’espoir de tuer le soldat aux yeux bleus qui a tué Mademba, mais surtout pour se faire pardonner sa lâcheté face au défunt Mademba.

Quête de pardon dans les tranchées :

Diop, né en France, mais élevé au Sénégal, prendra deux soldats sénégalais dans la première guerre mondiale, comme à point de départ d’un récit extrêmement sobre et épuré, traité avec sensibilité et classe. Le décor est presque unique, le front de guerre quelque part entre deux tranchées ennemies. Narré presque dans sa totalité à la première personne par Alfa Ndiaye, le langage est résolument simple et direct, avec un ton plutôt naïf, qui nous aide à bien cerner la personnalité du tirailleur sénégalais, déchiré par les remords de ne pas avoir pu donner une mort digne à son frère d’âme.

Le racisme et le colonialisme ne sont pas vraiment le sujet du livre, même si on les évoque forcément. Plus de 100 000 tirailleurs sénégalais se battront sous le drapeau Français lors de la Première Guerre mondiale, dont environ 30.000 sont morts. Ce roman leur tient hommage, et dément certains principes xénophobes, dont je ne veux pas trop faire écho. Le mythe du soldat sauvage africain qui fait des grimaces épouvantables pour effrayer l’ennemi d’avantage est aussi traité dans le roman.

À part les deux personnages principaux, Alfa Ndiaye et son meilleur ami, son frère d’âme, Mademba Diop, à peine 4 ou 5 personnages vont intervenir dans le roman. Et cela toujours dans le but d’approfondir sur les origines de la rage qui va s’emparer du soldat Ndiaye qui n’a pas pu exaucer les dernières volontés de Mademba d’abréger ses souffrances. Dans sa quête pour l’expiation de sa faute, Ndiaye va aller au-delà de ce qui lui est demandé comme soldat. Une collection de quelques mains coupées de soldats ennemis va être le point de départ d’une descente aux enfers, à la limite de la folie.

Sans spoiler, la fin reste assez interprétable, ce qui enrichit ce récit unique et poignant, doté d’une force décharnée dont on ne sort pas indemne à la lecture. C’est un livre fort, qui obtint le Prix Goncourt des lycéens en 2018, et dont la traduction anglaise ‘At Night All Blood is Black’ fut récompensé du prestigieux International Booker Prize en 2021.


Citation :

« Par la grâce de Dieu et par celle de notre grand marabout, si tu es mon frère, Alfa, si tu es vraiment celui que je pense, égorge-moi comme un mouton de sacrifice, ne laisse pas le museau de la mort dévorer mon corps ! Ne m’abandonne pas à toute cette saleté, Alfa Ndiaye… Alfa, je t’en supplie, égorge-moi ! »

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