Littérature des 5 continents : AfriqueAlgérie
Littérature Afrique Algérie Kamel Daoud Houris

Houris

Kamel Daoud

(2024)
Langue d’origine : Français
⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Aube parle à la fille qui grandit dans son ventre. Victime d’une tentative égorgement pendant la guerre civile, Aube garde des séquelles visibles de ce fait traumatique : Une cicatrice traverse son cou d’oreille à oreille, lui donnant la forme d’un affreux sourire, elle ne peut plus parler et doit respirer à travers d’une canule. En nom de la réconciliation, les lois de l’Algérie ordonnent de taire toute référence à cette guerre qui a secoué le pays pendant la décennie des années 90s. Sauf que, témoin involontaire, la jeune femme ne peut pas s’empêcher de montrer en permanence les traces de cette horreur dont on ne peut plus parler.

Victime d’une guerre qui n’existe plus :

Aussi appelée la Décennie noire, la guerre civile Algérienne se déroula entre 1992 et 2002, affrontant l’armée nationale du gouvernement (ANP) avec divers groupes rebelles représentés principalement par le Front islamique du salut (FIS). Le nombre de morts se situe aux alentours de 100.000. En 1999, pour éviter le déchirement du pays, le gouvernement propose la loi de la réconciliation, qui empêche d’écrire et publier sur ce conflit que désormais il faudra oublier. Tandis que la guerre d’Indépendance avec la France est régulièrement discutée, ce conflit plus récent entre Algériens pose de problèmes sociaux majeurs. Plus que de la réconciliation, ce que la loi préconise semble clairement de la censure.

‘Houris’ est donc l’histoire d’une jeune femme qui ne peut pas oublier ce conflit car le drame se lit sur son visage, encadré par une cicatrice ineffaçable. Traumatisé à vie par ce pays qui la renie en tant que femme et en tant que victime d’une guerre qui n’existe plus, Aube se propose d’avorter car ne veut pas amener une femme dans ce monde de souffrance. Kamel Daoud brise donc cette loi de réconciliation en parlant de la dure histoire d’Aube, ce qui en France a été salué comme un acte clairement courageux. Le roman se voit ainsi décerner le Prix Goncourt en 2025, et une bonne partie de l’intellectualité francophone chante les louanges de l’œuvre.

Sauf que, coup de théâtre, un article de The Gardien dévoile juste après le Goncourt que en réalité l’histoire d’Aube est très largement inspirée du drame réel de Saâda Arbane, qui aurait confié toute son histoire à sa psychiatre Aicha Dehdouh, la femme de l’écrivain. Arbane a survécu à une tentative d’égorgement pendant la guerre, respire à l’aide d’une canule et gère un salon de coiffure tout comme Aube dans le livre, en plus de multitude de parallélismes qui ne laissent pas trop de doute : La psy aurait violé le secret médicale et son mari aurait bâti tout son roman piochant dans le drame intime d’une femme, à son insu. Pas vraiment propre tout cela. Daoud et sa femme font face à ces accusations ainsi comme à un mandat d’arrêt international lancé par l’Algérie.

Je venais de commencer la lecture quand j’ai appris tous ces faits. J’ai failli arrêter, mais je me suis dit qu’il fallait quand même faire un effort pour juger les qualités strictement littéraires du roman, au-delà des polémiques. Pas sûr que je ne regrette d’avoir continué, mais en tout cas, le roman me semble confus, alambiqué et assez redondant. À mon sens, l’expérience dramatique se dilue dans des réflexions interminables qui n’apportent pas trop de lumière sur aucun des thèmes du livre, ni sur la résilience, ni sur la mémoire historique, ni sur les souffrances de la condition féminine en Algérie.

Accusé aussi d’islamophobie par sa critique sans nuances de la situation de la femme en Algérie, ce livre génère beaucoup trop de sentiments politiques contraires qui impactent la portée strictement littéraire. Cela a joué sans aucun doute un rôle à l’heure du Prix Goncourt, même si le scandale postérieur semble avoir changé la donne. À mon sens, au-delà des controverses, ‘Houris’ est une œuvre intéressante mais pas assez profonde et finalement beaucoup trop parasitée par les prétentions de l’auteur.


Citations :

« Ma petite Houri, que viendras-tu faire avec une mère comme moi, dans un pays qui ne veut pas de nous, les femmes, ou seulement la nuit ? Je te raconterai tout ce que je peux mais, à un moment, il faudra bien s’arrêter. Je suis un livre dont la fin est la tienne. »

 

« J’aurai dû apprendre à lire et à écrire. Quand on écrit, même les mensonges deviennent véritables et se sont mieux habillés. »

 

« Un jour, on élit un nouveau président de la République qui criait beaucoup en tapant sur les tables et qui décida que tout devait être oublié, effacé et que l’on devait aller de l’avant, tueurs et tués. Il avait été élu le 15 avril 1999. Le lendemain, c’était la journée du Savoir et ce nouveau président nous répéta que l’on ne savait rien, et qu’il fallait tout oublier. »

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