Inventaire non académique de romans du monde publiés depuis 1800, sans spoilers

Littérature des 5 continents : AfriqueÉgypteL'Afrique à l'honneur

Impasse des deux palais

Naguib Mahfouz

(Bayn al-qasrayn , 1956)
Traduction : Philippe Vigreux. Langue d’origine : Arabe
⭐⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Le roman suit la vie de la famille de Ahmed Abd El-Gawwad aux années 10 du XXe siècle. Ahmed est un commerçant respecté dans la communauté, mais très autoritaire à la maison. La gentille Amine, sa femme, est totalement soumise à son mari et très affectueuse avec ses enfants. Yassine, fruit d’un premier mariage d’Ahmed, est un peu une tête brulée, peu enclin à réfléchir. Aîsha, jeune fille à caractère doux et rêveur, est la beauté de la famille. Fahmi, étudiant en droit, très intelligent et réfléchi, va s’impliquer dans les évènements qui vont conduire à la révolution de 1919. Khadiga, physiquement disgracieuse, est très effrontée et a beaucoup de personnalité. Kamal est un gamin adorable, toujours intrigué par le monde des adultes.

Fresque familiale au Caire :

Un roman absolument merveilleux, sans stridences ni fastes du style. La simplicité du talent de Mahfouz se déploie à plusieurs niveaux. Tout d’abord l’introspection psychologique : chaque personnage est marqué et bien travaillé, et c’est justement le contraste entre les personnages qui va constamment déclencher l’action. Deuxièmement, le contexte historique, les romans de Mahfouz, et celui-ci en particulier, sont un condensé de l’histoire contemporaine d’Égypte. Tout un luxe de détails sur les évènements qui ont conduit à l’indépendance d’Égypte sont présents et participent de l’intrigue du roman. Et tertio, Mahfouz a un spectaculaire pouvoir visuel. C’est un de ces écrivains maitres dans l’art de décrire avec des images plutôt que des mots. Ou plutôt avec des mots qui déclenchent facilement des images. On s’imagine facilement dans les rues bruyantes du Caire, dans les sombres marchés aux parfums étranges du centre-ville, o affalé sur des coussins dans un palais secret où on entend le luth sonner.

Le contraste qui présente la double vie du père de la famille est un des squelettes de la structure du roman. Très raffiné et soigneur de sa personne, Ahmed va fréquenter des amis cultivés, femmes chanteuses et luthistes, auxquelles il va accompagner avec ses dotes de chanteur, dans des soirées où il va consommer alcool et femmes, mais le tout dans le secret et l’élégance le plus distingués. Parallèlement, à la maison, c’est l’opposé, il sème la peur, avec un despotisme total et même parfois la violence. Il va régner dans cette maison avec une main de fer, sans jamais montrer à ses enfants à quel point les aime, pour ne jamais laisser voir la moindre vulnérabilité. Comment conjuguer ce milieu dissipé, artistique et flamboyant de ces soirées et l’univers austère de traditions et de terreur qu’impose à la maison ?

On traverse l’histoire de l’Égypte du début du XXe siècle. On commence en pleine guerre en 1917, pour finir avec la Révolution égyptienne de 1919, qui va entrainer l’indépendance du pays. Sur ce contexte historique et, en s’attachant au quotidien d’une famille cairote de classe moyenne, le ‘Zola’ du Nil, nous livre ici son chef d’œuvre.

Premier volet de la Trilogie du Caire, qui comprend aussi les romans : ‘Le Palais du désir’ et ‘Le Jardin du passé’. C’est fort recommandable les lire dans l’ordre. Chacun des volumes porte le titre d’une rue du Caire, concept malheureusement perdu lors de la traduction en français, où on a privilégié l’exotisme.


Citation :

« En vérité, M. Ahmed Abd el-Gawwad n’était qu’un effroyable tyran qu’au milieu des siens. Partout ailleurs, en compagnie de ses amis, gens de connaissance ou clients, c’était un autre homme, qui jouissait certes d’une grande part de dignité et de respect, mais qui était avant tout une personne aimée. »

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