(Jumhūriyya Ka’anna, 2018 /جمهورية كأن)
Traduction : Gilles Gauthier. Langue d’origine : Arabe
⭐⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
Le Caire, janvier 2011. La révolution Égyptienne bouillonne place Tahrir, et finira par entrainer la démission du Président Hosni Moubarak. Lors de ces jours qui bouleverseront leurs vies à jamais, un ensemble de personnages plus ou moins reliés seront lancés dans la tourmente,: Certains se battront jusqu’au bout pour la révolution, d’autres attendront inactifs jusqu’à qu’ils sachent de quel bord s’aligner, d’autres essayeront coute qui coute de garder leurs privilèges, d’autres changeront de bord en voyant l’élan patriotique et démocratique du mouvement, et d’autres s’acharneront dans des abjectes représailles contre la volonté du peuple.
La république ‘comme si’ :
Le titre évocateur du roman en français et cette pochette d’une femme alanguie dans un café, sont des stratégies de markéting qui n’ont pas grand-chose à voir avec le contenu du roman. Dans le récit, celui qui court vers le Nil est un manifestant qui échappe à la police de la répression. Le titre original ‘Jumhūriyya Ka’anna’ se traduit plutôt comme la fausse république, La république ‘comme si’, ou même la république de pacotille. C’est dommage cette traduction française complètement à côté de la plaque, surtout qu’en anglais la traduction ‘The republic of false truths’ rend vraiment justice au roman. Un jour je ferai une compilation de titres français délirants et absurdes, et ‘J’ai couru vers le Nil’ en fera sans doute partie.
Mis à part cette bévue de l’édition française, le livre est un vrai bijou dans tous les sens du terme. C’est un roman complexe, riche en thèmes et personnages, et narré avec brio, style et une mission claire : Placer le récit au niveau des braves gens, près de la Place Tahrir, pour décrypter ces jours révolutionnaires qui essayèrent de changer la direction du pays et qui réussirent seulement en partie. Le livre expose une critique accablante et sans ambages, autant du régime de Moubarak, comme de la soi-disant démocratie qui en suivit après 2011, la république ‘comme si’ du titre. Fake news, manipulation de la presse, répression exacerbé, état policier, tortures, viols, le régime se battra jusqu’à la mort pour se maintenir, avec toutes les armes que lui permette sa corruption systémique. C’est parfois dur, et il y a même des chapitres d’une violence insoutenable (qui incluent des témoignages véridiques). Sans surprise, le roman, et en général l’œuvre de El-Aswany, restent interdits en Égypte. L’original arabe fut édité au Liban.
A la façon du prix Nobel Naguib Mahfouz, source d’inspiration obligée d’El-Aswany, la narration est chorale, chaque chapitre étant dédié à un ou plusieurs personnages, tous en quelque sorte reliés. Le roman s’ouvre sur le Général Ahmed Alouani, une des chefs tortionnaires du régime Moubarak, qui gère sa routine dans la dévotion de la foi, mais le récit passera à tour de rôle vers un ensemble foisonnant d’une bonne trentaine de personnages. Dania, la fille du général Alouani, fait des études de médicine, et dans cette faculté où les idées révolutionnaires grouillent, elle connaitra l’intellectuel Khaled, fils de Madani, un chauffeur humble et honnête, homme de confiance de Issam Chaalane, le chef de la cimenterie Bellini, et de son épouse Nourhane, que dans ces temps convulses, est absorbée par son travail en tant que journaliste à la télévision.
Et les liens entre les personnages continuent : Dans l’usine qui dirige, Issam Chaalane fait face à une grève menée par le jeune intellectuel Moshad, à son tour amoureux de la jeune Asma, une professeure d’université, persécutée par son refus de se voiler, et dont le rapport sera narré à coup des lettres échangées entre les deux amoureux. Complètent le tableau Achraf Ouissa, un bourgeois ancien acteur, copte amoureux d’Akram, sa femme de ménage musulmane, qui vivront une révélation en voyant le peuple se lever pour réclamer justice et démocratie. Cette belle panoplie de personnages compose une véritable radiographie de l’Égypte moderne, qui, comme faisait Mahfouz, couvre toutes les idéologies, sensibilités, tempéraments et strates sociales.
Sans la moindre ambiguïté morale, EL-Aswany ne cache pas son soutien à la révolution, jusqu’au point que pour certains lecteurs cela pourrait frôler le pamphlet manichéen. Même si c’est clair que la révolution est présentée comme quelque chose de pur, moderne et idéal, et le régime comme quelque chose d’abjecte, dépassée et cruel, l’auteur s’en charge de nuancer les propos et au passage de noircir le tableau, car dans la pratique le succès de la révolution fut mitigé, et le gouvernement changea peu malgré le départ de Moubarak et l’apparente modernisation et démocratisation des institutions. Sans spoiler, la dernière lettre d’Asma, sans doute un alter ego de l’auteur, va clôturer la réflexion de l’auteur sur la Révolution, avec une note d’espoir teinte d’amertume.
Magnifique.
Citations :
« Nous sommes en Égypte. L’injustice est la règle. »
« Le pouvoir en Égypte échoue peut-être dans tous les domaines, sauf à soumettre les Égyptiens. »
« En Égypte tout est mensonge, en dehors de la révolution. La révolution seule était la vérité. C’était pour cela qu’ils la détestaient, parce qu’elle dévoilait leur corruption et leur hypocrisie. L’Égypte est ” une république comme si “. Nous avons apporté aux Égyptiens la vérité et ils l’ont détestée du plus profond de leur cœur. »








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