Inventaire non académique de romans du monde publiés depuis 1800, sans spoilers

Littérature des 5 continents : AfriqueNigeria

La route de la faim

Ben Okri

(The famished road, 1991)
Traduction : Aline Weill. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

L’histoire se déroule dans les quartiers périphériques d’une grande ville au Nigeria. Azaro, est un abiku, un enfant-esprit, qui navigue indistinctement entre le monde réel et le monde des esprits. Il est constamment sous la pression de ses frères de l’au-delà, qui essaient par tous les moyens que Azaro abandonne le monde terrien et rejoigne définitivement le monde des esprits, où il semble faire mieux vivre. Azaro se rebelle contre cela et décide de rester sur terre, par amour à ses parents, malgré les difficultés, la misère et la faim de son existence.

Son père travaille en chargeant de la marchandise et la mère est vendeuse au marché, ils sont très pauvres. Madame Koto, la propriétaire du bar local, demande Azaro de passer certaines heures dans son bar car, soi-disant, il attirerait la clientèle. Mais Azaro a des difficultés pour séparer l’expérience du monde réel et du monde des esprits, et souvent tout se mélange en un seul univers onirique et étrange, obscur et absolument imprédictible.

David Lynch au Nigéria :

Autant le dire tout de suite, ce roman est difficile. Il est souvent désigné comme du réalisme magique Africain, mais plutôt que l’ombre de García Márquez, je vois ici un univers surréaliste très similaire à celui du cinéaste David Lynch. Au moment de sortie du livre (1991), Lynch avait déjà enchainé ‘Blue Velvet’, ‘Wild at Heart’ et la série ‘Twin Peaks’, trois succès assez inattendus pour un matériel si étrange et déroutant. Okri est aussi sombre et inquiétant, moins malsain et beaucoup plus spirituel. Je trouve que ces deux artistes pourraient dialoguer sur des projets perchés, à des années-lumière des sentiers battus.

Dans la tradition africaine, un abiku nommé un esprit qui possède un enfant, ou l’enfant qui est habité par cet esprit. Ces enfants sont en permanence dans une situation délicate, à la lisière des deux mondes, ils peuvent être ramenés à tout moment vers l’au-delà, ou mourir et renaître une et mille fois. Des offrandes qui éloigneraient les esprits pourraient permettre à l’enfant de garder sa place dans le monde des vivants.

Azaro, l’enfant abiku, nous livre son récit à la première personne, donc on sera témoins privilégiés de la coexistence entre ce monde spirituel et le monde matériel. Le monde des esprits est peuplé de personnages uniques et invraisemblables, qui communiquent peu. Les dialogues sont très épars et composés des phrases très courtes. « No » ou « Why ? » sont les dialogues de prédilection d’Azaro.

Au début du roman la déroute est assez complète. On ne sait pas trop où on va avec ce roman, mais petit à petit on commence à apercevoir des bribes de ce qui est le monde réel, sa famille et l’entourage. Mais je préfère vous prévenir, cela ne va jamais se clarifier vraiment. L’abiku gardera toujours ses liens avec le monde spirituel au grand dam du lecteur cartésien. Si vous cherchez des histoires avec une certaine logique et une structure solide, ce livre ne vous plaira pas. Sinon, restez ouvert et laisse-vous porter dans ce voyage entre le réel et l’onirique.

C’est quand même long, presque 600 pages, et je pense qu’on aurait pu faire un roman beaucoup plus épuré et moins répétitif, si on avait fait une bonne coupure dans le tiers centrale : Il s’agit de quelques deux-cents pages qui tournent autour des mêmes évènements, de la maison au bar et du bar à la maison, et Azaro alternant entre ses parents et Madame Koto. Dans cette partie-là, le récit stagne et on fait un peu de surplace. Au-delà de ces quatre protagonistes, les quelques personnages secondaires comme le photographe, le propriétaire, ou l’homme aveugle ne réussissent pas à prendre de l’ampleur suffisante comme pour justifier autant des pages.

En arrière-plan, la corruption politique avec les élections qui s’approchent est clairement mise à mal. La manipulation et la coercition semblent monnaie courante dans cette démocratie de façade. Le personnage du photographe essaie de laisser des témoignages de la corruption, la violence et la malfaisance exercée par les partis politiques, mais il sera persécuté dans l’indifférence générale. Finalement, entre le parti des Riches ou le parti des Pauvres aucune nuance semble les différencier, et ni l’un ni l’autre se souciera de la misère ni des vrais problèmes de la population.

Malgré ses évidents défauts, le livre est d’une grande originalité et sa qualité littéraire réside dans ce mélange fascinant de tradition et animisme. Une imagination débordante dans un univers littéraire unique comme jamais connu auparavant. C’est long et confus, mais c’est aussi très sauvage et beau.

Booker Prize 1991.


Citation :

« D’un certain point de vue, l’univers semble être composé des paradoxes. Mais tout finit pour se résoudre. Telle est la fonction de la contradiction.

Je ne comprends pas.

Quand tu peux voir tout depuis tous les points de vue imaginables, tu peux éventuellement commencer à comprendre.

Peux-tu ?

Non. »

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