Inventaire non académique de romans du monde publiés depuis 1800, sans spoilers

Littérature des 5 continents : AfriqueL'Afrique à l'honneurNigeria

L’autre moitié du soleil

Chimamanda Ngozi Adichie

(Half of a yellow sun, 2006)
Traduction : Mona de Pracontal. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Nigeria, années 60, juste après l’indépendance du pays. Olanna et Kainene sont deux sœurs jumelles de la classe moyenne nigérienne, qui appartiennent à la communauté Igbo, et qui ne se semblent en rien. Olanna, plus intéressée à la politique et la justice, est en couple avec Odenigbo, un intellectuel idéaliste. Kainene, plus pragmatique et tranchante, travaille dans l’entreprise familiale et entretient une relation avec un homme blanc, Richard Churchill.

Le récit commence quand le jeune Ugwu, d’origines misérable, commence à travailler comme boy chez Odenigbo. Les vies de tous ces personnages vont être bouleversées lors que le conflit éclate au Nigéria, suite à la sécession du Biafra, le pays Igbo.

Le monde s’est tu pendant que nous mourrions :

Ce triste mais absolument merveilleux roman est un cri de cœur de son écrivaine, qui ne veut pas que ce conflit qui l’a touché personnellement (ses parents et grands-parents furent lourdement secoués lors de la guerre) tombe dans l’oubli. La guerre de Biafra a été très mal comprise par la communauté internationale, qui assistait hébétée, et par la première fois en directe, aux images d’un drame humain inimaginable, mais sans forcément réagir. Le monde s’est tu pendant que des milliers d’Igbo mouraient, tandis que les vraies raisons du conflit restaient dans l’ombre. Une quarantaine d’années plus tard, Ngozi Adichie met la lumière sur cette sombre page de l’histoire récente du Nigeria.

La Guerre du Biafra : Suite au départ des anglais et à l’indépendance du Nigeria en 1960, des tensions subsistent entre la communauté chrétienne Igbo au sud-est, et les communautés musulmanes des Youruba au sud-ouest, et des Haoussa-Foulani au nord. L’opposition entre ces différentes ethnies va s’aggraver lors du coup d’état de Yakubu Gawon qui menace d’ostraciser davantage la communauté Igbo, pour pouvoir exercer plus de contrôle sur ses richesses. En mai 1967, le désaccord des Igbos arrive à un point de non-retour, et le militaire Odumegwu Ojukwu proclame la “République indépendante du Biafra”, dont le drapeau avec la moitié d’un soleil naissant, symbolise l’avenir radieux de la nouvelle nation Igbo.

Très riche en pétrole et ressources, la sécession du Biafra n’est pas acceptée par Gawon, qui lance les hostilités entre le Nigéria et le Biafra. Soutenu par la Grande Bretagne et l’Union soviétique sous l’indifférence de la communauté internationale, le gouvernement nigérian entame un siège et un blocus complet de la région indépendante de Biafra, qui, au lieu de la faire capituler, provoqua une catastrophe humanitaire inimaginable. Les bombes, la faim et la dévastation de la région sécessionniste aboutirent en 1970 à la victoire du Nigeria, finissant avec l’éphémère République de Biafra. Mais à quel prix ?

Le parti pris de Ngozi Adichie est d’expliquer la grande histoire à travers la petite histoire. Suivant le quotidien et les vies à priori banales d’une poignée de personnages, l’écrivaine nigériane réussi à véhiculer toute l’émotion du récit, aussi que le déroulement et les causes de ce conflit. Bien sûr, elle prend totalement partie pour la cause Igbo, mais sans délaisser les nuances et ambigüités qui vont étoffer le récit de crédibilité, d’humanisme et de savoir-faire. C’est classe.

Chaque chapitre commence par le nom d’Ugwu, d’Olanna ou de Richard, mettant le focus alternativement sur chacun de ces trois personnages. Avec une perspicacité remarquable pour le portrait psychologique, Ngozi Adichie présente un éventail remarquable de personnages très variés, qui représentent différentes façons de réagir aux bouleversements qui provoque la guerre. Le lecteur n’aura aucun mal à s’attacher à tous, peu importe les erreurs qui vont commettre. Mon favori est sans doute Ugwu, le jeune boy de Odenigbo. Pour Ugwu le roman devient un bildungsroman, retraçant son passage de l’adolescence à l’âge adulte, au milieu d’un conflit qui laissera des traces et des cicatrices difficiles d’oublier.

Le récit oscille à plusieurs reprises entre le passé juste avant la guerre et le présent pendant le déroulement du conflit, en filtrant à petites doses les mystères et les destinées des personnages, justement pour provoquer le lecteur à évaluer plus clairement leur évolution parfois radicale, entre le passé et le présent. Comment ils vivaient au quotidien avant la guerre lorsque tout semblait possible et lumineux, et comment ils ont changé après, lorsque la noirceur et la calamité ont envahi le quotidien. C’est justement celui-là l’atout majeur du roman, expliquer ce conflit tragique à travers les transformations intimes de chacun des personnages impliqués.

Émouvant, dense et inoubliable, ‘Half of a yellow sun’ est probablement le chef d’œuvre de cet autrice nigérienne qui publie de façon relativement éparse, mais qui reste toujours engagée pour les causes du féminisme, du racisme, des inégalités sociales, et de la mémoire du Nigeria.


Citations :

« Le monde s’est tu pendant que nous mourrions »

« Il y a certaines choses qui sont tellement impardonnables qu’elles rendent d’autres choses facilement pardonnables »

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