Inventaire non académique de romans du monde publiés depuis 1800, sans spoilers

Littérature des 5 continents : AfriqueTunisie

Le corps de ma mère

Fawzia Zouari

(2016)
Langue d’origine : Français
⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Tunis, 2007. L’écrivaine rentre au pays pour se rendre au chevet de sa mère, Yamna, qui est en fin de vie. La vieille femme, dans le coma, est entourée de ses 4 filles, les deux ainées, Jamila et Noura n’ont pu finir les études, à différence des deux plus jeunes, et les tensions entre les sœurs sont évidentes. Aveugle, atteinte d’Alzheimer, et avec plus de quatre-vingts ans, Yamna avait dédié ces dernières années à des amourettes enfantines avec le gardian de l’immeuble, laissant perplexe tout son entourage et sa famille.

La narratrice essaie de reconstruire le portrait de cette femme unique mais secrète dont elle ne sait pas vraiment grand-chose. Le récit nous mène dans le passé de Yamna, femme plutôt soumise et discrète de son époque, marquée par l’obsession d’éviter la polygamie et la crainte de devoir partager la couche de son mari avec une deuxième épouse, comme c’était arrivé à sa mère, la tragiquement disparue Tounès.

Portrait pas fini de ma mère :

C’est un livre intéressant par ce qui explique de la situation des femmes de la campagne tunisienne du XXe siècle, avec ce patriarcat qui les oppresse presque sans qu’elles en soient conscientes. Sans accès à l’éducation ou au monde extérieur, beaucoup de ces femmes vivent cloitrées, analphabètes, sans ressources propres et sans aucune Independence, et même sans que l’idée de l’émancipation de la femme effleure son esprit. À la surprise de Yamna, qui ne conçoit pas une vie pour la femme ailleurs le mariage et la recherche d’un bon mari, sa fille a décidé de ne pas suivre cette voie étroite qui mène à la soumission féminine. La narratrice (la fille de Yamna donc) est la seule à être partie de Tunisie pour rejoindre la France, et avec sa sœur Souad, sont les seules qui ont fait des études et semblent avoir échappé à ce futur tout tracée. Ce différend entre femme éduquée et femme exclue de l’école, divise les sœurs, et est un des axes de la première partie du roman.

Mais, à part cette qualité un peu documentaire qui permet de lire ce livre avec intérêt, d’un point de vue strictement littéraire le roman est moins abouti. La première partie est franchement belle, avec la narratrice qui rentre au pays de son enfance et qui se propose de reconstruire le portrait de sa mère avant que celle-ci ne disparaisse. Sauf que sa mère n’a jamais voulu que sa fille écrive sur elle (voir citation), et encore moins en français. L’écrivaine-narratrice ne peut s’appuyer sur personne et ne trouve aucun fil à partir duquel tirer pour commencer à démêler l’histoire de la vie de sa mère. La première partie finit avec la découverte d’un témoin (pas trop inattendu quand-même) qui propose d’expliquer la vie de Yamna et combler les lacunes parsemées le long de son vécu. Jusqu’à là, le mystère était bien mené, les personnages solides et le récit bien centré. Cela promettait une deuxième partie fascinante.

Sauf que, gros plouf, le récit part en arrière mais pas pour approfondir sur la figure de la mère, mais pour raconter l’histoire de la famille de mille points de vue différentes, façon mille-et-une nuits. Cela part dans tous les sens, c’est foisonnant mais confus et on se perd complètement avec tellement des personnages qui ne sont pas vraiment définis ni marqués, la lecture devient laborieuse. Pas de structure, pas de sujet. Le gros du livre est rempli des digressions, certes intéressantes, mais qui ne nous font pas avancer sur le mystère ni la personnalité de la femme dont le portrait est censé être au cœur du récit. Ces histoires de famille ne manquent pas d’intérêt, notamment les enjeux autour de la polygamie et ses conséquences désastreuses pour la condition féminine, ou la rivalité entre Yamna et Aljia, la deuxième épouse de son père, mais on perd complètement le sujet du livre.

Et cela nous mène à la toute dernière partie du roman, sans spoiler, où, la narratrice commence par s’excuser brièvement de n’avoir découvert pas grand-chose de sa mère, mais plutôt d’avoir parlé de mille anecdotes de son entourage. Quand finalement on commence à lever le voile du mystère et à expliquer la vie du vrai point de vue de Yamna, c’est vraiment trop tard, le lecteur sera probablement épuisé. C’est dommage car le manque de structure dessert le livre. Avec un peu plus de rigueur et de travail sur le thème, il aurait pu être une merveille de mystère, nostalgie et émotion. Mais malheureusement, la promesse de la première partie ne se concrétise pas dans la deuxième.


Citation :

« Je me revois durant ces années où connaitre sa vie était devenu pour moi une obsession d’autant plus malheureuse que je ne savais pas si elle relevait du besoin pur et simple de la connaitre ou de la tentation d’en faire matière à écriture. Mais maman savait. (…) Une gêne palpable et non avouée allait s’installer entre nous, de sorte que je la surprenais souvent le regard de biais sur moi, comme si j’étais la fille d’une autre. »

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