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Littérature des 5 continents : AfriqueZimbabwe

Le livre de Memory

Petina Gappah

(The book of Memory, 2015)
Traduction : Pierre Guglielmina. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Memory, une femme albinos, attend son exécution dans le couloir de la mort dans une prison à Harare. Elle est condamnée par l’assassinat de son père adoptif, le riche, blanc et érudit professeur d’université Lloyd Hendricks, crime qu’elle a avoué mais qu’elle n’a pas commis. À la demande de son avocat, face à un dernier recours pour éviter la mort, Memory rédige ses souvenirs, commençant pour une enfance très pauvre mais relativement heureuse, marqué par la mort de deux frères. Un jour, lors qu’elle a neuf ans, elle est vendue par ses parents à un homme blanc appelé Lloyd. Malgré le confort de sa nouvelle vie, cet abandon marquera son existence et elle n’arrivera jamais à comprendre ce geste.

Mémoire qui fait défaut :

‘Le livre de Mémory’ est un livre fort et poignant, qui se structure de façon très intéressante, proposant un mélange constant du passé de Memory avant l’abandon, après son adoption, et puis le présent en prison. Dans la première partie du livre les chapitres flashbacks nous renvoient à son enfance et à sa vie de famille jusqu’au moment où Memory est vendue à Lloyd. Dans la deuxième partie, Memory grandit dans la maison de Lloyd, réussit ses études et se passionne par la lecture. La troisième partie raccorde avec le jugement et Memory en prison.

Le livre présente un bon casse-tête émotionnel, car dès le début on sait qu’il y a quelque chose qui cloche dans la vente de Memory, mais par pudeur ou par peur, elle n’a jamais osé demander à Lloyd plus d’information sur ses parents ou sur la transaction qui a changé sa vie. Ce n’est pas un polar ou un roman de mystère, mais au fur et à mesure que les éléments de l’intrigue se mettent en place, une espèce de quête de la vérité commence. Pourquoi Memory a été vendue par ses parents ? Pourquoi elle ne les a jamais revus ? Qui a tué Lloyd ? Pourquoi Memory a avoué ce crime ?

Le problème de ‘Le livre de Memory’ n’est pas dans les intentions, sinon dans la narration, que, à mon sens, est un peu laborieuse : Les enjeux de l’histoire, la présentation des mystères et des personnages, les allers-retours dans le passé… tout cela prend beaucoup trop de temps, avec des complications non nécessaires, comme l’intervention de certains personnages qui restera trop épisodique. Le roman est dense et s’éternise, et malgré l’évident intérêt de son sujet, il y aura un risque de décrochage pour certains lecteurs. Mais je recommande de continuer car le dernier tiers du roman est sans doute la partie la plus intéressante, où tout ce qu’on a lu va converger. Les réponses aux questions posées dans les premiers deux tiers arrivent d’une façon naturelle et bien ficelée. La plupart des surprises, rebondissements et révélations de l’intrigue sont cohérents dans le récit et au même temps, ils étaient difficiles de prédire, ce qui est déjà un bon point. Dommage que ce développement dramatique arrive un peu tardivement dans le livre.

Le roman aborde avec pudeur et sensibilité plusieurs thèmes complexes : Le traumatisme de l’abandon, le double racisme souffert par Memory (noire et albinos), la corruption et l’injustice du système pénitentiaire et judiciaire (Petina Gappah est juriste de profession principale), l’homosexualité sous le régime de Mugabe, et l’incapacité de faire le deuil d’un évènement qu’on ne comprend pas. Mais principalement le livre tourne autour de la mémoire (elle ne s’appelle Mémory par hasard) et de comment nos vies peuvent être façonnées selon notre façon de percevoir nos souvenirs.


Citation :

« L’histoire que vous m’avez demandé de vous raconter ne commence pas avec la mort, d’une hideur déplorable, de Lloyd. Elle commence par une journée d’août, il y a bien longtemps, quand j’avais neuf ans, que le soleil brûlait mon visage couvert de cloques et que mon père et ma mère me vendaient à un homme étrange. »

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