Inventaire non académique de romans du monde publiés depuis 1800, sans spoilers

Littérature des 5 continents : AfriqueMaroc

L’enfant de sable

Tahar Ben Jelloun

(1985)
Langue d’origine : Français
⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Marrakech. Un conteur raconte l’histoire d’Ahmed, un homme qui est en réalité une femme. Son père désirant un fils, mais n’ayant que 7 filles comme descendance, décida lors dès la naissance de la huitième fille de monter de toutes pièces une supercherie : Il fera croire à tout le monde qu’un garçon est né. Il (Elle) s’appellera Ahmed.

Ahmed va grandir et apprendre à profiter de tous les bénéfices que son genre masculin lui accorde, mais les troubles de son identité de genre commencent à peser, notamment lorsqu’un désir indéfinissable l’envahi dans la solitude de sa chambre.

Un conflit de genre et mille divagations :

Cette histoire nous sera racontée par des conteurs qui se retrouvent dans une place à Marrakech (Probablement la place central Djemaa El-Fna) et puis dans un café. Un manuscrit d’Ahmed écrit par lui-même (elle-même) à la première personne, est lu par moments. Le conteur original, à un moment donné de l’histoire, va laisser la place à d’autres conteurs. Ce qu’aurait pu donner une richesse polyphonique au même récit, finit par être une cacophonie sans structure. Le récit devient ardu, difficile à lire, et parfois tellement rempli de digressions et délires, qu’on perd le fil. Souvent, on ne sait pas ce qu’on raconte, ni qui est en train de nous raconter.

C’est un récit un peu perché et prétentieux, mais qui m’avait bien attrapé le long des deux premiers tiers, par son lyrisme et poésie étranges. Même si j’avoue que j’attendais moins de divagations (les conteurs se lâchent à raconter des anecdotes qui peuvent ou pas avoir lien avec l’histoire principale). J’aimais l’idée que l’histoire ne soit pas forcément vraie, mais plutôt romancée/enjolivée selon le conteur qui la racontait. Il y avait un savant mélange de réel et d’imagé. Sauf que à un moment donné, dans le dernier tiers du roman, les conteurs commencent vraiment à faire des improvisations, des dérives métaphoriques, et des digressons en tout genre, qui s’éloignent complètement de l’axe central du récit. Cet éclatement de la structure me semble peu efficace et j’avoue ne pas comprendre les intentions de l’écrivain. C’est énigmatique mais pas dans le sens fascinant mais plutôt dans le sens nébuleux et presque creux. Dommage.

À déplorer que la question de genre, et l’identité masculine/féminine ne soit pas vraiment abordée en profondeur parmi toutes ces envolées et ces paraboles existentialistes, malgré qu’elle soit au cœur du récit. Le roman fait plutôt une critique de la société marocaine de l’époque, par rapport à la place des femmes, qui sont soit ignorées, soit considérées uniquement pour son rôle dans la procréation.

Ce roman a une suite, ‘La nuit sacrée’, prix Goncourt 1987, où on continue l’histoire d’Ahmed, pour raconter cette fois peut-être la vraie histoire. J’avais lu ce deuxième volet avant de lire le premier, et je devrais recommander de lire les deux romans dans l’ordre. Mais avec le recul je me dis qu’après la déception de ‘L’enfant de sable’ je n’aurai jamais lu ‘La nuit sacrée’, qui me semble un roman beaucoup plus abouti et intéressant, même si toujours un peu perché et intello.


Citation :

« Qui suis-je à présent ? Je n’ose pas me regarder dans le miroir. Quel est l’état de ma peau, ma façade et mes apparences ? Trop de solitude et de silence m’ont épuisé. Je m’étais entouré de livres et de secret. Aujourd’hui je cherche à me délivrer. De quoi au juste ? De la peur emmagasinée ? De cette couche de brume qui me servait de voile et de couverture ? De cette relation avec l’autre en moi, celui qui m’écrit et me donne l’étrange impression d’être encore de ce monde ? Me délivrer d’un destin ou des témoins de la première heure ? L’idée de la mort m’est trop familière pour m’y réfugier. Alors je vais sortir. Il est temps de naître de nouveau. En fait je ne vais pas changer mais simplement revenir à moi, juste avant que le destin qu’on m’avait fabriqué ne commence à se dérouler et ne m’emporte dans un courant. »

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