Inventaire non académique de romans du monde publiés depuis 1800, sans spoilers

Littérature des 5 continents : AfriqueNigeria

Les pêcheurs

Chigozie Obioma

(The fishermen, 2015)
Traduction : Serge Chauvin. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Akure, Nigeria, 1996. Le père d’une famille très nombreuse est muté dans une ville lointaine par le travail et la mère doit gérer seule le quotidien de ses 6 enfants et son poste au marché. Les 4 garçons plus âgés, Ikenna (15 ans), Boja (14), Obembe (11) et Benjamin (le narrateur, de 9 ans), s’échappent souvent après l’école pour aller pêcher dans le fleuve interdit, le Omi-Ala. Libéré de la sévère autorité parentale, le groupe de pêcheurs vit des beaux jours dans l’insouciance.

Au retour d’une de ses expéditions clandestines, ils tombent par hasard sur le fou du village, Abulu, réputé par ses terribles prophéties qui se sont toujours réalisées. Quand Abulu prédit que l’ainé Ikenna sera tué par un de ses frères pêcheurs, les enfants sont bouleversés. Leur existence ne sera plus jamais la même, et désormais la méfiance commence à s’installer insidieusement entre Ikenna et la fratrie.

William Shakespeare + Chinua Achebe :

‘Les pêcheurs’ est un formidable premier roman, clairement sous l’influence de ‘Le monde s’effondre’ (1958) de Chinua Achebe, considéré par beaucoup comme le roman fondateur de la littérature africaine moderne, après l’oralité. Comme dans le roman d’Achebe (qui est d’ailleurs cité dans le texte à plusieurs reprises, dans une sorte d’hommage), la tragédie qui frappe la communauté Igbo a des allures de pièce Shakespearienne, avec les faiblesses de l’être humain toujours comme moteur de l’action.

Les traditions et superstitions de la culture Igbo prennent une place centrale dans ce récit qui se déroule grosso modo en deux actes. Sans spoiler, le venin de la prédiction germe et pousse dans une progression tragique qui va se résoudre vers la moitié du livre, mais dont les conséquences vont teindre la deuxième partie de noirceur et de drame. C’est une œuvre puissante, qui réfléchit sur le libre arbitre et le poids de la prédestination, ainsi comme sur la perte de l’innocence de l’enfance, la fraternité, et le passage forcé à l’âge adulte.

Les seuls points négatifs que je peux trouver à ce livre sont qu’il n’y a presque pas de femmes, mis à part la mère, dont la santé mentale va payer les frais du déroulement tragique de l’histoire. Et puis, il y a un certain schématisme dans la description des personnages, qui sont bien marqués mais finalement manquent un peu quelques calques de profondeur. Mais la force du récit est indéniable. Le mécanisme de l’intrigue est fabuleusement bien mené et intégré dans la progression des arcs narratifs des personnages. Une belle réussite qui fut shorlistée pour le prix Booker de 2015.

Obioma nous libre ici une des pièces de littérature nigériane la plus intéressante des dernières décennies. Le Nigeria confirme année après année son stature de colosse de la littérature universel et de grand phare des lettres africaines. Des noms comme Chimamanda Ngozi Adichie, Sefi Atta, Lola Shoneyin, Chinelo Okparanta, Ayòbámi Adébáyò, Akwaeke Emezi, et tant d’autres continuent à contribuer à la renommée cette littérature née sur le sillage du maître Chinua Achebe, et il n’y a aucun doute que Chigozie Obioma en fait partie des grands. Écrivain à suivre.


Citation :

« Cet esprit aventureux, c’est l’esprit des vrais hommes. C’est pourquoi, à dater de ce jour, je veux que vous canalisiez cet esprit vers des entreprises plus fécondes. Je veux que vous soyez des pêcheurs d’un autre ordre. »

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