(Zuqâq al-midaqq, 2021)
Traduction : Antoine Cottin. Langue d’origine : Arabe
⭐⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
Même si n’est plus la rue bourgeoise d’autrefois, les habitants de l’Impasse du Mortier, au Caire, continuent à vivre, aimer et croire au futur, ou pas. Plusieurs personnages se retrouvent et se croisent dans l’épicerie du coin, au café de l’impasse ou chez le coiffeur, s’entremêlant dans la valse du quotidien. Dans ce microcosme cairote, tout le monde semble observer, jalouser, désirer ou critiquer l’autre, alors que personne n’est à l’abri des commérages, car tout le monde a ses failles, ses faiblesses et ses secrets inavouables.
Entre Zola et Mahfouz, Pot-bouille dans une rue du Caire :
Mahfouz est souvent comparé avec Zola par sa capacité hors norme de décrypter l’ensemble de la société à travers le quotidien de quelques individus, qu’il analyse avec une remarquable introspection psychologique, mais sans la moindre trace de jugement. Même si les univers de ces deux génies sont très différents, Zola et Mahfouz s’expriment de façon jusqu’au un certain point similaire, expliquant donc l’universel à travers le particulier. Dans ce sens, le Prix Nobel Égyptien signe ici sa version costumbriste du ‘Pot-bouille’ Zolien, proposant, à travers ces récits entremêlés de l’impasse Mortier, un caléidoscope très riche et lucide de la société Égyptienne des années sous tutelle britannique, après la première guerre mondiale.
Le premier chose qui attire l’attention dans ce magnifique récit est le fabuleux cast de personnages que Mahfouz met en scène, se centrant sur le conflit intergénérationnel et les deux façons d’affronter la vie : Une vision plus traditionaliste et conservatrice et une autre plus jeune, et moderne, délivrée des carcans imposés. Le conflit entre hommes et femmes est central au récit, mais le thème principal sera surtout le fossé qui sépare la nouvelle génération qui veut échapper à l’impasse pour commencer à vivre la vraie vie ailleurs, de la génération précédente, qui souhaite rester à l’impasse, où rien ne devrait changer.
Il n’y a pas de protagonistes car c’est une œuvre clairement chorale, mais les personnages d’Hamida et Oum Hamida illustrent parfaitement les sujets de cette transmission faillite et du contraste intergénérationnel, qui structurent une bonne partie des relations du livre. La jeune Hamida refuse de se cloitrer dans un mariage sans saveur ni futur, essayant tant bien que mal d’échapper à ce que la vie lui a dictée. Tandis qu’Hamida entame cette discrète rébellion contre les mœurs de la société, sa mère adoptive Oum Hamida, spécialisée dans le mariage des autres, utilise tout son réseau d’influences pour maintenir sa position sociale dans l’impasse. Pour se perpétuer dans son appartement, Oum Hamida va aider Saniyya Afifi, la propriétaire de son immeuble, à chercher un jeune mari.
Cette particulière cour des miracles inclut Abbas, un pauvre coiffeur qui rejoint l’armée britannique pour pouvoir prétendre au mariage avec Hamida, la femme de ses rêves. Puis un faiseur d’infirmes, chargé de faire crédibles les personnes qui veulent se dédier professionnellement à faire la manche. Il y a aussi le ‘dentiste’ Dr Bushy, spécialiste fournisseur des dentitions à des prix cassés, puis la boulangère qui régulièrement bat son mari, ce qui n’a pas l’air de déranger autre mesure ce dernier, et plutôt crée des jaloux. C’est détonnant pour un roman écrit en 1947. Dans ce sens, et sans spoiler, l’intrigue qui m’a plus surpris le plus de toutes est celle des infidélités assez particulières du propriétaire du café que son épouse essaie tan bien que mal d’enrayer, mais que lui, il assume totalement. Le tout sous le regard totalement dépourvu de jugement du narrateur omniscient.
C’est un ensemble très riche, original et fascinant. Tous les personnages sont reliés en quelque sorte, mais leur développement narratif se base dans une certaine simplicité, s’alignant sur une idée assez classique de l’émotion littéraire. Dans ce superbe feuilleton, chaque chapitre se centre sur un des personnages de l’impasse, l’accompagnant dans ses drames, ses misères ou ses petites joies du quotidien. L’éventail de personnages est magnifique et chaque lecteur sera touché par un personnage ou un autre, mais reconnaitra que tous sont intéressants, bien construits, et résolument humains.
Du grand Mahfouz.
Citation :
« Quand il se mettait à l’ouvrage et forgeait, de ses mains expertes, une infirmité sur le corps d’un de ses clients, il usait d’une cruauté calculée, se dérobant derrière le secret professionnel. Si des gémissements échappaient à sa victime, ses yeux terrifiants brillaient d’une flamme démente et malgré tout cela, les mendiants étaient encore, de toutes les créatures, les plus chères à son cœur et il aurait souhaité que la majorité des habitants de la terre fussent des gueux. »








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