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Littérature des 5 continents : AfriqueNigeria

Reste avec moi

Ayòbámi Adébáyò

(Stay with me, 2017)
Traduction : Josette Chicheportiche. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Yejide est une femme indépendante et heureuse, qui partage la vie avec son mari, Akin. L’avenir s’annonce radieux pour ce couple aimant, mais Yejide peine à tomber enceinte. Après quelques années et multiples consultes médicales où rien ne semble clocher, le couple reste perplexe sur l’absence d’enfants. Bientôt la belle famille de Yejide commence à mettre la pression et s’immiscer dans leurs vies. Akin est l’ainé, et il leur faut un héritier. Malgré que le couple abhorre la polygamie, une nouvelle épouse est présentée un jour devant Yejide. Pour éviter de devoir partager Akin avec une deuxième épouse, Yejide doit absolument trouver le chemin de la maternité.

Maternité obligée :

Merveilleux roman sur la pression social qui oblige la femme nigérienne à la maternité (c’est malheureusement aussi le cas partout dans le monde, à des dégrées divers). Le livre touche avec énormément de finesse et sensibilité ce sujet complexe, et aussi celui de la polygamie, de l’amour et des sacrifices qu’il entraine. C’est l’histoire d’un couple qui s’aime vraiment, mais leur amour est mis à l’épreuve suite à la pression sociale et familiale. On n’est même pas absolument sûr que le souhait de procréation de Yejide et Akin soit véritable, ou plutôt le résultat de la pression externe. L’autrice est très juste en laissant ce sujet ouvert à l’interprétation.

Le récit est très poignant, la quête de maternité de Yejide sera encombrée de mille péripéties dramatiques que je ne vais spoiler, même si pas mal des rebondissements du livre sont assez prévisibles. Peu importe, Ayòbámi Adébáyò évite la facilité de trop tirer sur les ficèles dramatiques et navigue ces sujets sensibles avec excellente retenue et subtilité, sans jamais tomber dans la larme facile, et produisant justement de la véritable émotion.

En plus de ce style sobre et subtile, l’écrivaine nous offre une structure très efficace, avec une alternance de la narration à la première personne entre les deux époux. Yejide et Akin nous livrent leur ressenti à tour de rôle, parfois sur un chapitre, parfois sur plusieurs, on suit le récit d’un des époux, puis on change de point de vue et on cède la parole à l’autre. Cette technique nous offre beaucoup d’information sur les sentiments personnels de chacun d’eux, mais au même temps permet de garder énormément de mystère sur les secrets et la vie intime des deux personnages.

Très intelligemment, le roman s’ouvre dans le présent, avec le couple séparé depuis des années, pour revenir en arrière dans le temps, juste au moment où la deuxième femme apparaît dans la porte du ménage, accompagnée de la belle famille. Petit à petit, à travers leurs récits à la première personne, on connaîtra toutes les déceptions et les faiblesses de Yejide et d’Akin. On empathisera facilement avec Yejide, seule contre tous, victime claire d’un système sociale ancestrale. Même si un peu à contrecœur, on pourra aussi comprendre la lâcheté d’Akin, figure pathétique du roman. Le point de vue de Moomi, la mère d’Akin, véritable antagoniste du roman, devient inévitable, sinon compréhensible, à condition qu’on arrive à relativiser et peser le rôle attribué à la femme dans la culture nigérienne, et l’importance de la procréation dans leur société.

De ce point de vue, le livre fait une dénonciation efficace de la polygamie, et de la situation précaire de l’émancipation des femmes au Nigeria, sans jamais tomber dans le jugement ni la caricature.

Fabuleux début littéraire d’une écrivaine à suivre.


Citation :

« La honte qui me submergeait ne laissait de place à rien d’autre, pas même à l’espoir. Je n’en voulais plus à Dotun; je me rendais compte que toute cette rage qui m’avait habité était feinte. Je m’en étais servi uniquement pour me défendre de la honte. La colère est un sentiment bien plus facile à gérer. »

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