Inventaire non académique de romans du monde publiés depuis 1800, sans spoilers

Littérature des 5 continents : AfriqueAngola

Théorie générale de l’oubli

José Eduardo Agualusa

(Teoria geral do Esquecimento, 2012)
Traduction : Geneviève Leibrich. Langue d’origine : Portugais
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Luanda, 1975. Ludovica, portugaise d’origine, atteinte d’une profonde agoraphobie, habite avec sa sœur Odette et son beau-frère Orlando, un immeuble bourgeois dans la zone riche de Luanda, l’immeuble des Enviés. L’indépendance de l’Angola se profile à l’horizon, et petit à petit beaucoup de blancs quittent l’Angola dans un climat de méfiance et chaos. Un jour Ludo constate que sa sœur et son beau-frère ne rentrent plus à la maison. Habituée à qu’ils s’occupent d’elle et terrorisée à l’idée de sortir de son appartement, Ludo fait face à des cambrioleurs qui cherchent des diamants. À la suite de cet épisode violent, Ludo se barricade dans l’appartement avec son chien ‘Fantôme’. Elle construit un mur qui cache la porte, et à l’aide des conserves emmagasinées dans l’appartement et d’un potager improvisé dans la terrasse, elle vivra une trentaine d’années cloitrée entre ces murs, oubliée de tous.

Oubliée du monde extérieur :

À l’abri du reste du monde, Ludo se sent en sécurité, malgré que tout est chaos et violence à l’extérieur. Mais petit à petit, dans ce roman assez unique, la vie extérieure va s’immiscer de façon très subtile dans le quotidien de Ludo. Des pigeons qui atterrissent dans sa terrasse, le bruit des voisins qui habitent dans le palier, un poulailler improvisé dans une terrasse plus en bas, et même un hippopotame pygmée qui vit dans une autre des terrasses de l’immeuble. Puis on assiste à tout un monde de lascars, fripouilles et d’autres personnages de la marge et la débrouille, qui se déroulera autour de l’énorme bâtiment, jadis fleurissant. C’est toute un micro-cosmos étrange et haut-en-couleurs qui entoure la recluse Ludo sans la toucher directement, et qui Agualusa va nous faire suivre, en parallèle au parcours de vie de cette femme terrifiée du monde extérieur, mais forcée à se connecter avec lui malgré tout.

Le personnage de Ludo est basé sur la personne réel de Ludovica Fernandez Mano, femme portugaise agoraphobe qui vraiment habita 30 ans dans un immeuble de Luanda, suite à l’Indépendence de l’Angola, et qui écrivit son ressenti d’abord dans un journal, et puis au charbon, dans les murs de sa maison. Mais, dans le prologue, Agualusa nous prévient que, malgré cela, le récit est bien une fiction. Une fiction remplie d’imagination et de poésie que Agualusa sert avec brio et talent.

Des coïncidences fascinantes font qui petit à petit les différentes parties du récit s’emboîtent, et cette myriade de personnages et animaux qui peuple le récit, finit reliée dans un treillis littéraire bien ficelé. L’ambiance, le huis-clos, les personnages nous attirent davantage dans l’univers étrange du roman. Avec l’excuse d’uns diamants cachés par Orlando, le beau-frère de Ludo, une petite intrigue se déroule autour du bâtiment, l’arc narratif de ces diamants va donner cohésion et cohérence à cet univers de coïncidences. « La subtile architecture du hasard » comme l’appelle Agualusa.

Il y a parfois de la confusion parmi tous ces personnages qui gravitent autour de Ludo et du bâtiment des Enviés, avec aller-retours dans le passé pas faciles à déceler, mais on finit par s’y trouver. L’intérêt du roman vient de ce contraste entre le monde extérieur et le monde intra-muros, tous les deux prisonniers de la complexe situation du pays. Entre une femme qui veut oublier le monde et un monde qui ne veut pas oublier la femme.


Citation :

« Si j’avais encore de l’espace, du charbon de bois et des murs disponibles, je pourrais écrire une théorie générale de l’oubli. »

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