(Bartlebly, 1853)
Traduction : Pierre Leyris. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte cette novella :
Wall Street, New York, au milieu du XIXe siècle. Bartleby, un jeune homme effacé et fade, est embauché dans une maison d’avocats de la ville. Le notaire, patron de cette étude juridique et narrateur de l’histoire, a déjà trois autres employés aux surnoms improbables (Pincettes, Dindon et Gingembre), une équipe de choc que Bartleby va rejoindre en qualité de copiste. Le jeune homme va s’effacer dans des taches peu utiles jusqu’à qu’un jour il entame une résistance passive absolument détonante. À toute requête de tâches à effectuer, il refusera tout poliment avec la phrase « Je préférerais ne pas… »
« I would prefer not to » :
C’est un fabuleux et court récit qui propose un débat social et moral digne d’un bac de philosophie. Car Bartleby entame une révolte très particulière : Il fait acte de présence tous les jours et il ne refuse pas vraiment le travail, sa phrase n’étant pas une vraie négation. Il la dit sans aucune insolence, ni colère, ni gêne, ni intention. Cette silencieuse rébellion crée l’émoi de façon encore plus remarquable qui s’il avait donné un violent coup de poing sur la table. C’est un renversement total des codes et des valeurs sociaux. Du coup son entourage professionnel est absolument démuni pour comprendre la teneur de cette étrange situation. Comment faire avec Bartleby ? Il faut le forcer physiquement à travailler ? Il faut le renvoyer ? faire comme s’il n’était pas là ? La gestion de cette crise totalement délirante devient une vraie obsession pour le notaire et plonge la maison dans un véritable chaos.
Deux années après l’écriture de ‘Moby Dick’ qui fut alors accueilli avec un résultat mitigé, Melville préféra se pencher sur des nouvelles et récits beaucoup plus courts. Mais la prose délicate, l’étude de l’obsession, et le discours social caractéristiques de l’auteur sont aussi présents dans ‘Bartleby’.
La subtilité de ce texte présente pas mal de soucis de traduction, en commençant pas la phrase étendard de Bartleby « I would prefer not to », qui place le personnage ni dans le oui ni dans le non, mais plutôt dans une volonté sceptique de calme révolte. Cela peut se traduire de mille façons différentes : « Je préférerais pas » (Gallimard), « Je préférerais n’en rien faire » (Nouveau Commerce), « J’aimerais mieux pas » (Garnier-Flammarion), « Je préférerais ne pas » (Allia), et même « J’aimerais autant pas ». Toutes donnent des nuances différentes, mais le consensus semble pencher pour « Je préférerais ne pas… ». Subtile.
La portée métaphorique de ce récit est applicable à presque tous les bureaux du monde, malgré qu’on ne sache jamais la vraie signification de l’attitude de Bartleby, C’est une grève ? C’est un rejet de la société ? C’est un refus de l’idée que l’homme doit travailler pour gagner son pain ? C’est une métaphore de nous souhaits le plus intimes ? Peut-être c’est dans cette ambivalence où il réside précisément son charme, dans ce débat philosophique ouvert qu’on adore entretenir. Chef d’œuvre.
Citation :
« Je le regardai fixement. Son visage offrait une maigreur tranquille ; son œil gris, une vague placidité. Si j’avais décelé dans ses manières la moindre trace d’embarras, de colère, d’impatience ou d’impertinence ; en d’autres termes, si j’avais reconnu en lui quelque chose d’ordinairement humain, je l’eusse sans aucun doute chassé violemment de mon étude. »








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