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Littérature Amerique Québec Gabrielle Roy Bonheur d’occasion

Bonheur d’occasion

Gabrielle Roy

(1945)
Langue d’origine : Français
⭐⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Quartier de St. Henry, Montréal, 1939. Le Canada commence à mobiliser ses troupes pour partir en France et entrer finalement dans la deuxième guerre mondiale. Florentine Lacasse, une jeune serveuse issue d’une famille très nombreuse et défavorisée, travaille dans le restaurant Les Quinze-cents. C’est là où elle rencontre Jean Lévesque et Emmanuel Letourneau, deux amis au tempérament opposé. Tandis qu’entre Jean et Florentine s’établit un lien d’attirance évident mais pas stable, Emmanuel semble tomber éperdument amoureux de Florentine, juste à la veille de son départ pour le front européen.

En parallèle les parents de Florentine, Rose-Anna et Azarius, peinent pour joindre les deux bouts et subvenir au besoin de leur grande famille. Tandis que Rose-Anna fait des sacrifices innombrables, même enceinte de son 12ème enfant, le chômeur Azarius enchaine les boulots précaires, sans jamais arriver à se centrer et trouver la bonne direction. La guerre qui s’approche à grand pas va bouleverser le quotidien de tous ses personnages.

Zola dans un quartier humble du Montréal d’avant-guerre :

‘Bonheur d’occasion’, premier et plus connu roman de Gabrielle Roy, est sans doute le grand chef d’œuvre de la littérature canadienne en français. Il fut écrit le long du la deuxième guerre mondiale et plusieurs fois remanié avant que la version définitive soit établie en 1945. C’est un roman triste et émouvant mais rageusement vivant et très humaniste. Ceux qui connaissent l’œuvre de Zola, ‘L’assommoir’ en particulier, auront probablement la sensation que l’esprit du génie français transpire de partout. Notamment dans la façon naturaliste avec laquelle Roy traite les failles de ses personnages, toujours veillant qu’ils ne sont ni gentils ni méchants, et qu’ils soient animés autant par ses défauts que par ses vertus, évitant toute leçon morale.

Comme chez Zola, le ton du ‘Bonheur d’occasion’ est certainement pessimiste, par moments vraiment noir. Le bonheur suggéré amèrement dans le titre est seulement aperçu, ou à peine effleuré pendant quelques secondes, avant que les déceptions ou un nouveau malheur vienne assombrir les vies de nos personnages. Les idées déterministes du naturalisme Zolien sont présentes dans ce roman écrit pendant les jours le plus sombres de la guerre mondiale.

Le roman exhibe un solide et riche ensemble de personnages très travaillés et approfondis, mélangeant avec aisance les âges, les genres et les origines sociales, composant un fascinant éventail de la société Montréalaise de l’avant-guerre. Les êtres-humains sont marqués par ses origines sociaux, et peinent à lutter contre ses pulsions naturelles. L’humanisme classique de Roy est remarquable : Ils seront toujours soumis aux terribles dilemmes, toujours cherchant une façon d’échapper leur morne quotidien, mais l’écrivaine ne les juge jamais, préférant comprendre ses erreurs, évoquant toujours les difficiles circonstances qui les entourent.

Coté style, c’est simple mais fin, très bien structuré et beau à souhait (voir citation). Comme dans les romans classiques du 19ème dont ce merveilleux bouquin en est l’héritier, les métaphores permettent de suggérer ce que les personnages ne disent pas. Très souvent sont des idées simples et efficaces comme le vent glacial et le froid qui entoure l’héroïne Florentine à chaque fois que sa vie prend un tournant inquiétant ou négatif. Chaque chapitre est centré sur un des personnages principaux, rajoute une nouvelle perspective à ce qu’on connait déjà et explique les conséquences des actions déroulées dans le chapitre précèdent. Cette structure bien réfléchie permet que le récit s’imbrique très facilement, impliquant le lecteur dans sa lecture.

La première partie du livre s’intéresse beaucoup à la relation entre Florentine et Jean, et leur jeu du chat et la souris, façon ‘si je te suis tu me fuis’ et à l’envers. Tout semble les séparer, et leur relation est tout sauf saine, mais tous les deux ne peuvent éviter de sombrer une fois et une autre dans leur inévitable fascination mutuelle. Dans ce roman clairement féministe, le rôle plus dur et complexe sera celui de la femme. Elles doivent endurer et subir dans toutes leurs relations. Comme Florentine, sa mère Rose-Anne doit se battre pour toute sa famille et au même temps composer avec un mari peu aidant qui, comme beaucoup dans le roman, ne rêve que d’une chose : Échapper sa morne réalité.

Prix Fémina 1947. Un classique fabuleux.


Citation :

« L’aigre sensation, comme un écorchement, de devenir méchante en perdant tout ce qu’elle avait souhaité, qui lui était un instant apparu, Florentine l’éprouvait ce soir jusqu’à vouloir se plaindre à voix haute. Mais qui donc l’entendrait, sa méchante plainte ? Ils sont tous ici, dans cette maison, éloignés par les songes qu’ils élaborent chacun de son côté. »

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