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Littérature des 5 continents : AmériquePérou

Conversation à la Cathédrale

Mario Vargas Llosa*

(Conversación en la Catedral, 1969)
Traduction :   Albert Bensoussan et Anne-Marie Casès.   Langue d’origine : Espagnol
⭐⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Lima, années 50. Santiago Zavala, jeune journaliste, va chercher son chien dans une fourrière des quartiers extérieurs de Lima. Là, par hasard il rencontre le noir Ambrosio, ancien chauffeur de son père Don Fermín, et aussi de don Cayo Bermúdez, tous les deux personnes clés proches du gouvernement dictatorial de Manuel Odría. Santiago invite Ambrosio à boire un verre, et ils s’installent dans un bar miteux du quartier, ‘La Catedral’. Pendant quatre heures, les deux hommes vont ressasser les évènements qui ont marqué leurs vies, une dizaine d’années auparavant.

Conversation qui devient histoire et secrets :

‘Conversation en La Catedral’ est un des romans mythiques du nommé boom latinoaméricain de la littérature. À mon avis, c’est sans doute plus difficile à lire que n’importe quel Garcia Marquez, mais quand même plus accessible que certains romans de Carlos Fuentes o Alejo Carpentier, pour vous situer par rapport à d’autres illustres représentants du boom. Les romans de la première étape littéraire de Vargas Llosa, et celui-là est juste le troisième, ne sont peut-être pas pour tout le monde, car sont souvent très complexes et étoffés de contenu, et assez expérimentales dans la forme.

Au lecteur qui cherche une lecture simple et facile sans prise de tête, je lui recommanderais sans hésiter de passer son chemin et se concentrer peut-être sur des œuvres postérieures de l’écrivain. Mais l’amateur de littérature qui est prêt à faire un effort, peut vraiment adorer le côté expérimental de l’œuvre, la polyphonie de sa narration, et son intrigue riche et foisonnante. C’est tout à fait possible, comme c’était mon cas, d’être totalement happé par le prodige de cet ensemble littéraire résolument unique et génial, écrit par un virtuose de la littérature. Mais soyez prévenus, ce livre demande un effort plus que considérable au lecteur.

Même si ce n’est pas si impénétrable que cela, le style littéraire de Vargas Llosa propose un jeu de dialogues assez créatif mais alambiqué. Plusieurs séquences peuvent se dérouler au même moment et les dialogues peuvent se superposer. Les voix des différents personnages s’entremêlent et contrastent entre elles. L’auteur crée ainsi un ensemble fragmentaire, un mélange des lignes narratives, qui donne un côté impressionniste dans le déroulement des évènements. Des personnages parlent tout le temps dans le livre, parfois font référence à des séquences qui sont déjà arrivés ou vont arriver, et hop !!! on commence déjà à imbriquer quelques dialogues de cette nouvelle séquence qui commence. Vargas Llosa prévoit toujours un ‘dit Ambrosio’, un ‘dit Zavalita’ ou un ‘dit Hortensia’, pour savoir qui dit quoi. Toujours on sait qui parle, et cela est essentiel pour ne pas s’égarer. Alors soyez attentifs au personnage qui dit chaque ligne de dialogue et tout ira bien. Enfin, j’espère.

Comble de la complexité, parfois il y aura trois conversations qui se déroulent au même temps, car en plus des séquences que s’imbriquent, il y aura des résidus des dialogues qui appartiennent à la conversation principale de Santiago et Ambrosio dans le bar ‘La Catedral’. Ces remarques aussi peuvent apparaitre de nulle part et se trouver totalement mélangés avec les autres. Il y a aussi d’autres conversations qui reviennent comme celle de Zavalita avec le journaliste Carlitos ou celle de Ambrosio avec Don Fermín. Bien sûr toutes ces voix imbriquées sont reliées thématiquement, dans l’ensemble ces dialogues se parlent et ont du sens. C’est le fruit d’une réflexion narrative assez poussée qui ne vous laissera pas indifférents, si vous faites l’effort. Cela peut vous sembler prétentieux, il a un risque sans doute. J’avoue que j’ai dû lire deux fois le deuxième chapitre, quand cette technique commence, pour partir sur des bonnes bases, et je recommande absolument de le faire si vous n’êtes pas sûrs d’avoir tout pigé à ce stade. Dans tous les cas, le premier tiers du livre est le plus difficile et laborieux. Après, la technique des dialogues emboités va s’atténuer petit à petit, sans jamais disparaître complétement.

Le dialogue entre Ambrosio est Santiago est la base sur laquelle se structure le roman. Santiago souhaite trouver des réponses par rapport au passé de son père, combler ces quelques lacunes dans la récollection des faits qui le hantent et lui empêchent de trouver l’apaisement. Mais Ambrosio ne sait pas tout, et de ce qu’il sait souvent il ne voudra pas en parler. Leur conversation ne peut pas élucider donc tous les mystères, mais la narration oui. Quand les chapitres vont revenir dans le passé, en plus de ce qui parlent Ambrosio et Santiago, un narrateur omniscient va combler les trous de l’intrigue, et dévoiler petit à petit tous les secrets qui se cachent dans cette fresque assez incroyable de l’histoire collective du Pérou sous la dictature de Manuel Odría, au milieu du XXe siècle.

Car en plus de Santiago et Ambrosio, une myriade de personnages traverse ce roman foisonnant (quelques-uns existèrent vraiment, et certains en sont clairement inspirés des personnes réels). Beaucoup de personnages participeront de la corruption systémique des institutions, tout un réseau d’influences, de la prostitution, et des mafieux se donne rendez-vous quotidiennement. Les affaires politiques et économiques se mélangent avec les désirs sexuels et les intrigues émotionnelles. L’action du livre tourne principalement autour de quatre hommes : Le journaliste Santiago Zavala (clair alter-ego de Vargas Llosa), son père Fermín Zavala (appelé aussi ‘Boule d’Or’), le Cayo Bermúdez (appelé aussi ‘Cayo la merde’) et le chauffeur Ambrosio, personnages solides qui transmettent une certaine idée de virilité. Chacun aura ses traits marqués, mais en général ce sont des hommes sobres, peu émotionnels, cérébraux, caractéristiques de la première époque narrative du prix Nobel Péruvien.

Comme souvent dans ces premiers travaux du Prix Nobel, les personnages féminins ont une tendance à être subordonnées aux personnages masculins, mais dans l’ensemble les femmes du roman sont très riches et bien travaillées. Hortensia, l’amante de Cayo Bermúdez, est un personnage flamboyant, élancé, moitié prostituée moitié artiste de cabaret, dont la spontanéité risque de lui compliquer la vie. Sa collègue Queta, plus cynique et réaliste, sait beaucoup mieux capitaliser son potentiel de séduction, elle a dû s’endurcir pour survivre. Et puis la naïve Amélia, bonne d’abord de Fermín Zavala et après d’Hortensia, sera une victime facile des intrigues masculines, malgré tous ses efforts. Ces trois femmes sont peut-être mes trois personnages préfères du livre.

Le roman inclut des lignes narratives qui touchent de près la communauté LGBTQ+. Cela se déroule au Pérou dans les années 50, donc forcément les personnages ne réagissent pas tel qu’on ferait dès nos jours. Mais pour un livre écrit à la fin des années 60 au Pérou par un auteur réputé conservateur et obsédé de la virilité, le traitement de ce sujet me semble crédible au même temps que sensible, nuancé et subtil.

Du propre aveu de Vargas Llosa ce livre-ci est celui que lui a été le plus difficile à écrire, et c’est pour cela qu’il dit « Si je devais sauver du feu un seul de mes romans, je sauverai celui-ci ». Même si les conversations s’enchevêtrent à tous les niveaux et que la narration a des subtilités assez particulières, comme des passages de la troisième à la deuxième personne dans certains paragraphes, ou des ruptures fréquents de la temporalité, pour moi cette lecture a été totalement inoubliable, et j’ai dévoré ce pavé en à peine cinq jours. C’est aussi expérimental et complexe que brillant, osé et prodigieux.


Citations :

« À quel moment le Pérou avait-il été foutu ? »

 

« Ici ce sont les personnes qui changent, Lieutenant, jamais les choses. »

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