(Giovanni’s room, 1956)
Traduction : Viviane Hamy. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
David, un jeune américain, se trouve seul à Paris pendant que sa petite copine, Hella, est partie pour quelques mois en Espagne. David, fréquente le milieu gay, particulièrement le bar de Guillaume où il va avec ses connaissances homosexuelles. Lors d’une soirée il connaîtra le nouveau barman, l’italien Giovanni. Entre les deux c’est le coup de foudre. Mais David n’assume pas son côté homosexuel, et voudrait échapper à l’emprise du désir et de la chambre de Giovanni.
Bi now gay later ? :
Un petit livre mais un puissant roman. C’est probablement le témoignage de son époque (écrit en 1956) le plus sensible et accompli sur l’homosexualité et sur l’attirance sexuelle en général. La question raciale, souvent présent dans tous les livres de Baldwin est absente ici. De son propre aveu, le sujet à traiter était tellement complexe, qu’il ne voulait pas le concurrencer avec d’autres sujets aussi compliqués. Donc, ici tous les personnages sont blancs (et je crois que c’est son seul roman uniformément blanc). Mais au-delà des sujets traités, la qualité littéraire du récit est indéniable.
Le mal être de David vient du rejet de son désir par des hommes. Ce refoulement, ce manque d’acceptation de son côté gay, vire souvent au dégoût et à la haine de soi. David vit entouré des homosexuels auxquels il méprise, et il se présente toujours comme un hétérosexuel. Mais il ne dupe personne, sauf peut-être lui-même.
La narration en première personne ne nous aide pas à savoir si David est bisexuel, ou il est en réalité un homosexuel qui se force à aimer les femmes. David avoue plusieurs fois qu’il se ment à lui-même, on ne peut donc pas faire confiance à ce narrateur. Mais cela se pourrait que les deux options soient valables. Il est peut-être gay, bisexuel, ou même gay avec un petit côté bi. Soit Baldwin voulait laisser la question ouverte, soit à l’époque c’était l’option la plus logique pour l’efficacité du roman. Personnellement je mise tout sur une bisexualité de façade. Pour moi David, comme Baldwin, est pure et simplement, gay. Comme pour certaines personnes, notamment à cette époque, la bisexualité pourrait être une première étape de l’acceptation de l’homosexualité (Le fameux Bi now gay later), mais cela n’est pas explicite dans le roman, et puis chaque être humain est un monde en soi.
C’est un peu pareil pour Giovanni, sauf que Giovanni, malgré son passé avec des femmes, n’a pas des doutes sur son coté homo. Et surtout il assume complètement son amour pour David. Alors que David, incapable de prendre une décision en accord avec ses sentiments, n’arrive jamais à lâcher prise. Il est en permanence tiraillé entre sa vraie nature et son aspiration sociale (et la peur de l’homophobie). Quand il est avec Giovanni, il est dégouté d’aimer un homme et il se rêve en père de famille marié conventionnel. Quand il pense à Hella comme à sa future femme, il est incapable de s’engager complètement, car sa vraie nature entre en jeu.
La question de l’homosexualité ou la bisexualité n’est pas si cruciale. Le roman n’est pas du tout, comme parfois a été signalé, un triangle amoureux. Le vrai thème de ce roman est l’incapacité du protagoniste de s’engager dans l’amour. Ses déchirements sur la question sexuel le tiraillent de tous les côtés, et lui empêchent de s’ouvrir et se donner. David est incapable d’aimer vraiment, probablement parce qu’il ne s’aime pas lui-même d’abord. La capacité à aimer est complétement parasitée par les secrets, le besoin de se cacher et la peur de l’homophobie.
Le roman met en jeu le milieu gay de Paris, avec un ton sombre probablement assez réaliste pour ce qui était le Paris des années 50. Giovanni est le seul personnage lumineux du récit. Le personnage de Jacques, qui semblerait une version plus âgée de David qui a mal tournée, et celui de Guillaume, le gérant lunaire du bar gay où travaille Giovanni, sont personnages assez sordides et cyniques. La frontière entre l’amitié et la prostitution est souvent trouble avec eux. Le désir est finalement le maître roi dans ce milieu, aucune autre valeur semble s’imposer à cette loi. Et les essais de Giovanni d’y échapper seront très compliqués.
À part le milieu et les rues de Paris, le récit se déroule en bonne partie dans la chambre de Giovanni, mentionnée dans le titre. La chambre est un espace à double métaphore : Prison et Palais. D’un côté c’est un espace où David se sent piégé par sa vraie nature, prisonnier du désir. Mais d’un autre côté, dans cet espace isolé, écarté du monde cruel qui les juge, David et Giovanni pourraient avoir une chance.
Avec un style très sobre, mais relativement relevé, avec des belles tournures de phrases sans stridences émotionnelles, ce roman est un émouvant petit bijou de subtilité, malgré que le traitement du sujet puisse sembler désuet dès nos jours.
Citation :
« … il m’entraîna peu à peu avec lui vers le lit. Tout en moi hurlait : Non ! et ce qui était vraiment moi soupirait : Oui. »








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