Littérature des 5 continents : AmériqueÉtats-Unis

La harpe d’herbes

Truman Capote

(The grass harp, 1951)
Traduction : Maurice-Edgar Coindreau.   Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Suite à la mort de ses parents, le jeune Colin est envoyé vivre avec des vieilles cousines de son père, Verena et Dolly Talbo, dans un village perdu dans la campagne en Alabama. Les deux dames ne se sont jamais mariées, Verena est sévère et plutôt sèche mais Dolly et douce et très maternelle, et aussi un peu folle. À la suite d’une dispute avec Verena, Dolly quitte la maison avec Colin et la vielle servante Catherine, pour s’installer dans une cabane sur un arbre.

Venez comme vous êtes dans notre cabane :

Difficile de parler de mon roman favori ! J’ai lu ce roman 4 fois (une en espagnol, une en français et deux en anglais). Il m’avait marqué dans mon adolescence par sa poésie et par cette douce empathie envers ces personnages un peu spéciales. Après relecture à plusieurs reprises, le charme reste inchangé. Ce petit livre est tout simplement un bonheur.

Pourquoi c’est si bon ? Il parle des personnages très simples mais un peu décalés (sans être farfelus ni loufoques, n’attendez rien de détonnant, ils sont simplement un peu différents), et les traite comme s’ils étaient absolument normaux et quotidiens, normalisant la différence. Dans la cabane il y a un rendez-vous de toutes les personnes un peu appart du village, pour la plupart assez âgés, mais le romancier nous les présente comme s’ils étaient les plus normaux du monde. Du coup, on a un peu la sensation que tout le monde est admis, peu importe si on ne rentre pas dans la norme, tout le monde peut monter dans la cabane de l’arbre. Capote aime ses personnages, précisément parce qu’ils sont différents, c’est une évidence. C’est un hymne subtil à la diversité et à la tolérance.

À nouveau ce récit présente beaucoup de teints autobiographiques (le garçon délocalisé chez des parents lointains), et on peut clairement voir l’aspiration de créer un monde où on peut être admis tel qu’on est, et où on n’a pas besoin de se forcer pour rentrer dans le moule. Clairement on peut s’imaginer les soucis du jeune Truman, excentrique et très maniéré, pour s’adapter dans un village du sud des États-Unis dans l’Amérique profonde des années 30.

Verena et Dolly, ces sœurs absolument opposées, ont vécu en harmonie tant que Dolly est restée effacée, et a temporisé avec le caractère austère et rigide de Verena. Mais suite au succès locale de Dolly avec ses potions à base d’herbes pour soulager des douleurs, Verena va vouloir convertir ce succès amateur en une entreprise organisée et comme il faut, et exigera qu’elle lui livre le secret de son élixir. Pour Dolly, c’est n’est pas possible. La douce Dolly, ce personnage absolument inoubliable et adorable, se sent traie par sa propre sœur. Dolly n’a plus le droit d’être elle-même dans sa propre maison, la fuite sera sa seule issue.

Le rendez-vous dans la cabane va s’élargir avec des nouveaux arrivants et de plus en plus de personnages peu conventionnels vont orbiter autour de ce nouvel espace de liberté et respect. Pour les adultes, cet univers assez particulaire et onirique représente un retour à l’enfance et à l’insouciance. Cela causera une forte impression chez Colin. Le jeune garçon (16 ans au moment de la fuite dans la cabane) va se poser des questions qui lui permettront de trouver sa voie plus tard. Pour lui, ce n’est pas un retour en enfance, c’est la perte de l’innocence, car ‘La harpe d’herbes’ est aussi un Bildungsroman (roman d’apprentissage).

Le style de Capote, poétique et recherché, très riche en adjectifs et métaphores, nous submerge dans la nostalgie d’une époque révolue et un peu regrettée, mais qui a laissé aussi un souvenir un peu amer. C’est la première étape de la carrière littéraire de Capote, composée des romans plus lumineux et sensibles, des années avant du traumatisme qui supposa ‘De sang-froid’. Tout en douceur et tendresse, ‘La harpe d’herbes’ est un chef d’œuvre assez méconnu du génial écrivain américain.

En 2016, j’étais invité dans une émission radio, « Le livre de Frog », le bout de laquelle était que chaque invité parle de son roman favori. Voici le podcast (sans spoilers) de la diffusion de Radio Grenouille où je parlais bien évidement de ‘La harpe d’herbes’. 


Citation :

« Elle était de ces gens qui, dans une chambre, peuvent se déguiser en un objet quelconque, une ombre dans un coin, et dont la présence est un événement délicat. Elle portait des souliers des plus silencieux et de simples robes virginales dont l’ourlet lui frôlait les chevilles. Bien que plus âgée que sa sœur, elle avait l’air d’avoir été, comme moi, adoptée par Verena. »

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