Littérature des 5 continents : AmériqueUruguay

La Sociedad de la Nieve

Pablo Vierci

(La Sociedad de la Nieve, 2008)
Traduction : Pas connue.   Langue d’origine : Espagnol
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce récit de non fiction :

36 années après la catastrophe, Pablo Vierci réunit les témoignages des 16 survivants de l’accident du Fairchild Fuerza Aérea Uruguaya 571, le 13 octobre 1972, qui s’écrasa dans la Cordillera des Andes, à 4000 mètres d’altitude. L’avion portait une équipe de jeunes joueurs de rugby, avec quelques amis et famille, de Montevideo à Santiago de Chili, où ils devaient jouer un match. Les témoignages s’entremêlent avec le récit de ces 72 jours qui marquèrent à jamais leurs vies.

Courage et solidarité face à l’adversité :

La sociedad de la nieve’, à ma connaissance sans traduction française, donne suite littéraire au documentaire du même titre réalisé par Gonzalo Arijón en 2007, réunissant les déclarations des survivants et personnes impliqués. Le documentaire en origine avait par titre ‘Vengo de un avión que cayó en las montañas’ (‘Stranded’ en anglais), mais suite à la collaboration de Vierci, le documentaire prit le même titre que le livre : ‘La sociedad de la nieve’. Dans ce sens les deux projets sont totalement complémentaires. On parlera du film réalisé par Juan Antonio Bayona en 2024 un peu plus bas. Le documentaire peut se voir entièrement sur Youtube dans sa version originale espagnole, sous-titré en anglais, ci-bas.

36 années après la tragédie des Andes, le livre de Vierci, ainsi que le documentaire de Gonzalo Arijón, proposent l’œuvre définitive pour comprendre le phénomène et sa dimension sociale et morale. Loin de la curiosité malsaine dérivée du fait que pour survivre, les survivants durent se nourrir des corps des personnes mortes dans l’accident, le récit se centre sur le courage collectif et le fabuleux élan de solidarité qui traversa le groupe lui permettant de tenir autant de temps dans des conditions impossibles. Pour autant, Vierci n’évite aucun des sujets complexes qui présente la situation. Gardant toutes ses zones d’ombre, le livre dégage une lumière très humaniste.

Le récit s’éloigne donc du premier livre ‘Viven’ (en français ‘Les survivants’) publié moins de deux ans après l’accident par le journaliste Piers Paul Read, et qui n’approfondissait peut-être pas assez dans les aspects les plus profonds du drame, préférant se concentrer sur ses aspects simplistes et morbides. On est loin aussi de toutes ces dystopies qui présentent le retour à l’état sauvage de l’homme et à la violence, lorsqu’il est face au cataclysme (‘Le seigneur des mouches’ de Golding, ‘L’aveuglement’ de Saramago, etc..). Au contraire, face au drame, ‘La sociedad de la nieve’ souligne le caractère noble de la nature humaine.

Vierci est un ami personnel de quelques-uns des survivants, il les connaissait presque tous car il étudiait dans la même université et lui-même aurait pu prendre le vol fatidique. C’est sans doute ce que lui a permis d’obtenir la collaboration de tous les survivants sans exception, ce qui n’était pas gagné car, pendant que certains faisaient des conférences sur l’expérience, et montaient fréquemment en pèlerinage au lieu du crash, d’autres restaient totalement en retrait et avaient fermé la porte des souvenirs, ne communiquant plus sur le sujet. Cette proximité de l’écrivain avec tous les personnages impliqués dans la tragédie est à la fois le plus gros atout et le seul petit hic du livre.

Dans sa volonté de transcrire la réalité des faits et l’essence de ce formidable effort collectif, Vierci réussi à proposer un témoignage simple, limpide et définitif, qui explique la dimension morale de la tragédie à la fois qu’accompagne les survivants dès le décollage du Fairchild et jusqu’aux trente-six ans qui ont suivi. Mais justement parce qu’il les connait, Vierci ne prend aucun parti pris littéraire qui pourrait altérer la perception du lecteur sur ce qu’il se donné par mission de raconter. Du coup, c’est parfois confus, car suivre un nombre de protagonistes si élevé n’est pas aisé, et puis, en donnant la parole au survivants, les faits sont présentés d’une façon désordonnée, provoquant pas mal de redondances et redites. Mais Vierci tenait absolument à que les seize survivants s’expriment et à que la narration porte sur l’ensemble et pas sur les individualités, soulignant l’effort et le courage collectif qui aboutirent dans la survie du groupe.

Certains lecteurs auraient peut-être préféré un parti pris plus élaboré, qui aurait aidé à la construction d’un récit solide et clair dans sa dimension strictement narrative. Et c’est exactement ce qui fit Juan Antonio Bayona dans la superbe version cinématographique qui réalisa en 2023, pourtant basée sur le livre, et imbibée de son esprit. Bayona transpose l’axe de la narration au récit de Numa Turcatti, jeune étudiant dont le sacrifice et effort remarquables rythmaient la morale de l’ensemble. La mort de Numa, la dernière dans le groupe, soixante jours après l’accident, agit comme détonateur et déclencha le départ de la dernière expédition qui aboutira au sauvetage des survivants.  Le film, tourné en espagnol avec des jeunes comédiens alors peu connus, arriva aux portes des Oscars et rafla douze prix Goya du cinéma espagnol.

Le livre est quand-même passionnant par les témoignages eux-mêmes et par l’honnêteté avec laquelle la solidarité collective et le pur dépassement de soi sont mis en valeur.


Citation :

« Combien d’autres choses il faudra encore qu’on fasse pour survivre ? (…) Jusqu’à où il faudrait cesser d’être ces personnes amies et joyeuses pour devenir ces hommes de mort, de montagne ? Pourra-t-on dompter la bête humaine ? » (Traduction improvisée).

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