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Littérature des 5 continents : AmériqueArgentine

L’ancêtre

Juan José Saer

(El entenado, 1982)
Traduction :   Laure Bataillon.   Langue d’origine : Espagnol
⭐⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Rio de la Plata, Argentine, 1516. Le jeune narrateur est embarqué comme moussaillon dans une expédition espagnole, qui explore le Rio de la Plata. Arrivés à une plage méconnue, il descend avec le capitaine et quelques hommes. Des flèches empoisonnées tombent sur eux en tuant tous les explorateurs sauf le jeune moussaillon. Seul survivant du massacre, notre narrateur passera dix ans avec la tribu d’indiens essayant de comprendre leur mode de vie étrange.

Mémoire et altérité :

Le livre est basé sur des faits réels, une expédition espagnole fut menée par le capitaine Juan Díaz de Solís en 1515 et arriva au Rio de la Plata en 1516. Le mousse Francisco del Puerto fut en effet le seul survivant des explorateurs qui descendirent à terre dans ce territoire hostile. Depuis leurs bateaux, le reste de matelots furent témoins du massacre de son capitaine et ses hommes, et du kidnapping du très jeune Francisco del Puerto, épargné peut-être par son jeune âge, à peine 15 ans. Le jeune réapparu 10 années après, libéré par les indiens. Le témoignage de son épopée est la base de ce roman.

Le gros du récit se centre dans le mystère de cette tribu, observée par notre narrateur avec perplexité et analyse, leur mode de vie, mais surtout leur façon de penser, qui est assez différente de ce qu’on pourrait imaginer à première vue. Sans spoiler, la dernière partie du récit est une longue introspection psychologique du narrateur qui essaie d’éclaircir et d’expliquer l’étrange mode de vie de cette société primitive qu’il a partagé pendant dix ans.

Donc, après une première partie plus axée sur l’intrigue, le mystère et l’horreur (sans spoiler, il y a des séquences fortement perturbatrices, attention), le livre dérive petit à petit, sans jamais être ni trop perché ni trop intellectuel, dans une réflexion anthropologique, sociétale et philosophique, qui ne vous laissera pas indifférent. Les deux thèmes principaux qui ressortent sont la mémoire des peuples, et l’altérité, ce rapport entre celui qu’on est et ce qu’on trouve de différent chez les autres. Le témoignage de leur mode de vie, et le sentiment de monde extérieur et de l’altérité en rapport aux explorateurs qui arrivent régulièrement, devraient expliquer leur particulier mode de vie, même si Saer prend soin de placer toute théorie dans la cadre de la suggestion.

Le style de Saer est absolument saisissant, avec des tournures de phrase relativement simples mais au grand pouvoir lyrique et évocateur. Je ne sais pas combien de la fabuleuse maîtrise du langage de Saer se perd dans la traduction (J’ai lu le roman dans l’original espagnol, qui est ma langue maternelle), mais le travail de traduction de Laure Bataillon est salué et même il a été récompensé à plusieurs reprises.

Quand même, ‘L’ancêtre’ est une étrange traduction pour ‘El entenado’, terme qui s’applique en argentine à un enfant eu précédemment par un des membres du couple, et qui est adopté dans le ménage, genre beau-fils ou demi-frère. Dans tous les cas, quelqu’un de très proche qui se greffe à la famille, comme notre narrateur à la tribu d’indiens. C’est difficile de traduire mais quelque chose dans la ligne de ‘L’adopté’ aurait pu être envisagé. Car il me semble que l’ancêtre n’a pas trop sens dans le contexte et le déroulement de l’histoire.

C’est un roman d’une beauté formelle époustouflante. À mi-chemin entre le récit d’aventures, le documentaire anthropologique, l’analyse socialo-philosophique et la pure poésie, ‘El entenado’ est un livre enrichissant et perturbateur, une œuvre profonde et complexe, dont j’en suis sûr de n’avoir encore pris l’entière mesure. Un vrai chef d’œuvre.


Citation :

« Parfois s’arrêtait, seul, sur le pont, avec le regard fixé sur l’horizon vide. Il semblait ne pas regarder ni mer ni ciel, mais plutôt quelque chose dans lui, comme un souvenir interminable et lent ; ou peut-être le vide de l’horizon s’installait dans son intérieur et il le laissait là-bas, pendant un bon moment, sans cligner des yeux, pétrifié sur le pont. » (Traduction improvisée)

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