(The prince of tides, 1986)
Traduction : Françoise Cartano. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
Tom Wingo arrive à New York. Face à la nouvelle tentative de suicide de sa sœur Savannah, Tom a accepté la demande de Susan Lowenstein, la psychologue de sa sœur, de se rencontrer. Tom est un homme introverti, qui cache son incapacité à s’ouvrir sur une façade d’ironie parfois cassante, mais, réalisant que la vie de sa sœur est vraiment en danger, il accepte de travailler avec Lowenstein. Petit à petit, Tom parvient à plonger dans les souvenirs de son enfance en Caroline du Sud : Les trois frères Wingo, Tom, Luke, et leur sœur Savannah on grandit dans une famille dysfonctionnelle, sous l’autorité d’un père rustre et violent qui travaille dans la pêche de crevettes, et d’une mère fière et trop penchée sur le paraître, le faire semblant et les aspirations d’ascension sociale. A fur et à mesure des séances, Tom s’approche dangereusement des secrets inavouables de son passé.
Traumatismes et rédemptions :
‘Le prince de marées’ est un roman que à priori, aurait pu partir de travers de mille façons différentes, et finir dans un bestseller larmoyant et grossier destinée à une lecture rapide et sans substance. Rien de cela. Conroy a évité de façon magistrale tous les écueils, contournant le pathos avec finesse, abordant les sujets sensibles avec courage et apportant une touche d’humour qui baigne cette tragédie familiale d’un ton optimiste malgré tout. C’est sans doute le chef d’œuvre de son auteur.
C’est intense et très foisonnant. Sur un pavé de 700 pages les sujets se multiplient et enrichissent l’intrigue central sans l’encombrer, et rajoutent de nouveaux calques de profondeur au nombre très élevé de personnages qui peuplent ce récit. Le racisme du sud des États-Unis, les conséquences des guerres au Vietnam et en Corée, la violence familiale, la tension entre différents états de l’union. Tout cela et plus encore est évoqué et crée des nouvelles lignes narratives et complexifie le roman. Mais on arrive à se recentrer à chaque fois sur l’essentiel : Les traumatismes et la possibilité de rédemption sont sans doute les thèmes qui vertèbrent ce récit. Il se déroule dans deux timelines : Dans le passé Tom, sa famille et ses secrets. Dans le présent, Tom, Lowenstein, et des traumatismes à soigner.
Le cadre est riche et travaillé. Une bonne partie de l’histoire se déroule dans cet estuaire de Caroline du Sud, où la culture de la pêche aux crevettes fera partie intégrante des enjeux narratifs. Parfois, des sujets un peu plus extravagants comme l’apparition d’un marsouin blanc ou encore d’un tigre de Bengale m’ont fait penser à l’écrivain américain John Irving et son goût pour les histoires rocambolesques et loufoques. Mais tout est maitrisé et autant le ton comique comme le ton dramatique garderont un équilibre fabuleux jusqu’à la dernière page du livre.
Conroy exhibe un talent inouï pour peindre ses personnages avec des dialogues. C’est une de ses marques de fabrique. Regardez simplement dans la citation ci-dessous comment Tom se cache systématiquement derrière l’humour pour éviter de plonger dans les sujets qui pourraient être douloureux. Conroy utilise énormément des dialogues, parfois sur des sujets banals, pour rajouter couche après couche de sous-texte, profondeur et construction du personnage. Une bonne partie de l’extraordinaire émotion qui véhicule ce livre vient implicite derrière des dialogues pas forcement sentimentales, mais incroyablement réalistes. C’est un travail d’une profondeur psychologique absolument remarquable.
Vraiment classe.
Citation :
« — Vous faites de l’humour sur la psychose de votre sœur. Vous êtes vraiment quelqu’un de bizarre !
— C’est la manière des gens du Sud, docteur.
— La manière des gens du Sud ? dit-elle.
— L’immortelle expression chère à ma mère. Nous rions quand la douleur se fait trop forte. Nous rions quand la pitié de l’humaine condition devient trop pitoyable. Nous rions quand il n’y a rien d’autre à faire.
— Quand pleurez-vous ?
— Après avoir ri, docteur. Toujours. Toujours après avoir ri. »








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