(El sueño del celta, 2010)
Traduction : Albert Bensoussan. Langue d’origine : Espagnol
⭐⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
Londres, 1916. Tandis qu’il attend sans trop d’espoir un dernier recours qui pourrait le sauver de la sentence de mort qui pèse sur lui, le diplomate britannique d’origine irlandais Sir Roger Casement (1864-1916) remémore sa vie et les trois périodes qui l’auraient marquée. En 1911, Casement avait été ennobli par la couronne britannique pour sa contribution fondamentale dans la dénonciation des atrocités de la colonisation, d’abord au Congo belge de Léopold II, puis dans les exploitations de caoutchouc au Putumayo, en Amazonie péruvienne. À son retour, devenu une idole populaire de la cause humanitaire, Casement décide de renier la couronne britannique pour s’engager dans la cause de l’indépendance de l’Irlande, et commence à agir dans la clandestinité.
Barbarie congolaise, barbarie amazonienne et combat irlandais :
Dans la dernière partie de sa très longue et fructifère carrière littéraire, Vargas Llosa avait abandonné le fort côté expérimental qui caractérisait ses premières œuvres (‘La ville et les chiens’, ‘Conversation à la catedral’ etc…), préférant développer des narrations plus lisses et accessibles, mais néanmoins riches en thèmes et réflexion. C’est le cas de ‘Le rêve du Celte’, écrite en 2010, un roman un peu plus facilement approchable pour un lecteur pas averti. Le récit suit un parti-pris narratif relativement simple et clair : Il présente le personnage à la fin de sa vie, pour remonter le temps et nous montrer à tour de rôle, les trois périodes clés de sa vie : Le Congo, le Pérou, L’Irlande.
Cette structure en trois parties, permet au lecteur de s’ancrer facilement dans tous les aspects de la narration et approfondir facilement dans les thèmes qu’il développe. Mis à part le sujet de la dénonciation de l’affreuse barbarie perpétrée par les colonisateurs contre les peuples indigènes au Congo et au Pérou, Llosa s’attache aussi à documenter le combat du peuple Irlandais pour conquérir sa liberté, sans oublier d’approfondir dans la psychologie du personnage central : L’écrivain trace son parcours de vie, mais aussi son intimité, ses obsessions et ses faiblesses. C’est un personnage remarquable et singulier que le Prix Nobel Péruvien décrypte avec finesse et maîtrise.
Roger Casement (1864-1916) naquit à Dublin d’un père protestant et d’une mère catholique. Malgré son côté humaniste marqué et son combat san relâche contre l’effroyable et l’abjecte de la colonisation, il fut un personnage controversé. Entre son anoblissement par Georges V en 1911 et sa condamnation à mort par traîtrise contre la couronne en 1916 se passent à peine cinq ans. Cette descente aux enfers de sa popularité est marquée par deux sujets : D’un côté, on est en pleine première guerre mondiale, et la situation la couronne britannique vis-à-vis de ses propres territoires dans les îles britanniques est extrêmement conflictuelle et délicate. Dans ce contexte, quand le jeune Casement rejoint la cause indépendantiste Irlandaise, avec séjour dans l’Allemagne du Kaiser incluse, cela est bien sûr vu comme une trahison complète, surtout que Casement sait comment mobiliser le peuple Irlandais contre l’oppresseur britannique.
Mais deuxièmement, la vie privée de Casement attise aussi les controverses, pas seulement par son homosexualité, sinon par la publication des ‘black diaries’, des journaux privés du diplomate, où des flamboyantes relations homosexuelles sont décrites avec tout luxe de détails, prostitution et relations biraciales avec des jeunes garçons inclus. Quand, lors du procès de Casement, le gouvernement britannique diffuse ces ‘black diaries’ cela provoque, dans l’Angleterre de 1916, un scandale presque majeur que la trahison à la patrie.
À l’époque de la première déclaration d’indépendance de l’Irlande en 1919, peu après la mort de Casement, l’authenticité de ces journaux commence à être mise en cause. Petit à petit s’installe l’idée qu’on aurait pu fabriquer de toutes pièces ses journaux, pour pouvoir facilement décréditer un personnage gênant qui galvanisait le peuple Irlandais avec ses discours inflammés. Cela se tient, même si le mystère reste intact.
Après des années de méticuleuse recherche sur le personnage, Llosa se décide pour un parti pris que je trouve très intéressant et que l’écrivain explique dans la postface de son livre : il assume que les journaux pourraient être écrits pour Casement lui-même, mais il aurait enjolivé les maigres relations qu’il aurait pu avoir le long de sa vie, pour les assaisonner avec ses désirs et ses pulsions subconscientes. Les ébats flamboyants et loufoques décrits dans les journaux (et retranscrits partiellement dans le roman), seraient seulement réels en partie, il s’agirait plutôt des fantasmes d’un homme solitaire qui rêvait d’une relation plus significative, et peut-être tout simplement de l’amour avec un autre homme.
Les sujets de l’homosexualité et du nationalisme, étant donc centraux dans le livre, sont évoqués avec classe et nuance par le Prix Nobel Péruvien. C’est assez paradoxal de la part d’un écrivain dont l’œuvre se caractérise souvent par une étude poussée de la virilité masculine, qui à l’époque d’écriture de ce livre s’approchait des idéologies d’extrême droite, et qui dénonçait de façon virulente toute forme de nationalisme (par exemple ses apologies inflammées contre le mouvement indépendantiste en Catalogne). Autant je n’ai jamais été fan de la personne, j’ai toujours adoré l’écrivain, et j’ai été très agréablement surpris qu’il puisse traiter ces sujets si délicats avec une telle sensibilité et intelligence.
Même si c’est un Llosa plus facilement accessible, cela reste complexe et dense. Attention, les deux premières parties sont très dures et dénoncent sans ambages le côté abject de la colonisation et par extension de l’être humain en général. C’est effroyable par moments. La deuxième partie en Amazonie approfondit sur les sujets évoqués dans la première partie Congolaise, sans que cela soit redondant. Au contraire, le changement du décor renouvelle les thèmes tout en propulsant la narration en avant.
Magnifique roman, par moments fascinant, et en tout cas très intéressant en tant que porte d’entrée plus accessible pour approcher l’œuvre de cet écrivain absolument génial et virtuose.
Citation :
« Une fois de plus il se disait que sa vie avait été une permanente contradiction, une succession de confusions et d’embrouilles truculentes, où la vérité de ses intentions et comportements restait toujours, du fait du hasard ou de sa propre maladresse, obscurcie, déformée, transformé en mensonge. » (Traduction improvisée)








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