Inventaire non académique de romans du monde publiés depuis 1800, sans spoilers

Littérature des 5 continents : AmériqueCanada

Le tueur aveugle

Margaret Atwood

(The blind assassin, 2000)
Traduction :   Michèle Albaret-Maatsch.   Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Ontario, Canada, 1945, Laura Chase meurt lorsque sa voiture tombe d’un pont et s’écrase au fond d’un ravin. Malgré que la presse évoque un accident, il s’agit probablement d’un suicide. La publication posthume du livre ‘Le tueur aveugle’ fera de Laura une icône pour des millions de lecteurs.

Années 90s, Iris Chase, maintenant une dame âgée et solitaire, évoque sa vie, sa famille et notamment la figure de sa sœur Laura. La narration commence lors de la première guerre mondiale avec les parents des sœurs Chase, puis on suivra l’enfance paisible et bourgeoise des sœurs Iris et Laura dans cette famille aisée et respectée, leur adolescence, les tensions industriels auxquels fait face l’entreprise familiale, et l’impact de la deuxième guerre mondiale dans leurs vies.

En parallèle, un homme et une femme se donnent rendez-vous dans des endroits clandestins. Lui, écrivain des romans de science-fiction à sensation, explique à la jeune femme une histoire rocambolesque qui est en train d’écrire.

Souvenirs de ma sœur :

Souvent shortlistée pour le Booker Prize, Atwood finit par remporter le prix en 2000 avec ce double roman (ou triple, ou quadruple, selon comment on regarde ce travail), une œuvre complexe et cryptique, rageusement féministe comme toute l’œuvre de l’autrice, que parfois divise les lecteurs. L’écrivaine canadienne remporta à nouveau ce prestigieux prix en 2019 avec ‘Le testaments’, la suite de ‘La servante écarlate’.

Le roman se structure autour de l’alternance entre deux séquences : D’un côté, dans le récit principal, l’octogénaire Iris Chase, remémore sa vie, principalement dans les années 30 et 40, et à travers son récit, se dessine la figure de sa sœur Laura, sa cadette de quatre années, qui peine à s’adapter à ce que la société attend d’elle. Iris, plus modulable et soumise, compose plus facilement avec les évènements qui lui arrivent, grâce à sa discrétion et son flegme, tandis que Laura est une jeune femme beaucoup plus impulsive, spontanée et authentique. Ce contraste n’empêche pas les deux sœurs d’être énormément attachées l’une à l’autre, mais le mariage d’Iris créera un obstacle entre elles, une fêlure. Cet éloignement progressif sera un des axes du roman. Narré à la première personne, dans cette partie Iris nous met en garde à plusieurs reprises de la fragilité de sa mémoire et la fiabilité de ses souvenirs. Le lecteur averti devrait essayer de déceler un maximum d’information entre les lignes, comme ce portrait indirect de Laura, offert à travers la remembrance de sa sœur.

Cette partie du roman, magnifique mais relativement conventionnel, permet de contraster les émotions de la jeune femme Iris avec le recul et les connaissances de la vielle dame Iris. Ce double panorama enrichit tous ses chapitres en nous montrant diffèrent perspectives, souvent sur les mêmes sujets.

L’autre partie du roman est beaucoup plus opaque, et c’est cette narration qui souvent divise, et qui peut faire décrocher des lecteurs pas avertis qui ne voient pas trop de cohérence dans l’étrangeté de ce récit narré à la troisième personne. Deux personnages (l’homme et la femme) se retrouvent à plusieurs reprises pour une complexe relation romantique, qu’on évoque clandestine. Une bonne partie de cette narration est occupé par le projet de livre que l’homme est en train d’écrire, une bizarrerie pulp de science-fiction qui se déroule dans un planète étrange habité par des enfants esclaves aveugles et une princesse muette. Je ne spoilerai pas, mais le lecteur sera tenté d’identifier ces deux amants tout le long de ma narration, car ce récit et le roman dans le roman qui inclut, font écho et complémentent en quelque sorte le récit principal, d’une façon assez mystérieuse, mais progressivement de plus en plus claire.

Cette deuxième narration est entrecoupée par des extraits des journaux et notes de presse qui soulignent les événements essentiels de la narration, souvent beaucoup plus tôt que dans le récit d’Iris. Ces auto-spoilers nous permettent d’évaluer la version ‘officiel’ des faits, avant d’arriver à la version expliquée par Iris, qui sera aussi filtré par son propre ressenti. La multiplicité de perspectives est permanente dans ce roman.

Un peu comme dans son roman phare ‘La servante écarlate’, ‘Le tueur aveugle’ est très axé sur la psychologie des personnages. L’action, les mystères et les rebondissements, même si importants, ne sont jamais le centre de la narration. C’est plutôt les conséquences psychologiques des actions ce qui est mis en avant chez Atwood. Souvent les rebondissements sont clairement anticipés, soit par certaines pistes soit par des informations directes. Mais quand même les mystères du livre et le brouillard qui entoure les personnages des deux sœurs, finissent par créer un tissu envoutant d’une magie littéraire irrésistible.

Avec un rythme lent mais soutenu, un anglais simple mais absolument saisissant de beauté (la traduction française semble bien être à la hauteur), parsemé de phrases de style au grand pouvoir de suggestion, ‘Le tueur aveugle’ est une étude fabuleusement aiguisée sur la condition féminine, qui brille principalement par sa très grande profondeur psychologique, sa subtilité et sa finesse uniques.


Citation :

« Nous continuions à évoluer à la surface des choses – sur la mince couche de glace des bonnes manières, laquelle masquait le petit lac sombre en dessous : dès l’instant qu’elle fond, on coule. »

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