(Las primas, 2007)
Traduction : Marianne Millon. Langue d’origine : Espagnol
⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
Rio de La Plata, Argentine, années 40 du XXe siècle. Yuna, enfant dyslexique et ingénue, raconte son enfance et son adolescence dans une famille dysfonctionnelle, marquée par l’abandon de la famille de la part du père. Yuna vit avec sa mère et Betina, sa sœur lourdement handicapée, et apprend la vie grâce à ses cousines qu’elle voit souvent. D’après un professeur de Beaux-arts, Yuna pourrait vivre de son talent pour la peinture.
Bildungsroman avec fille dys dans famille de tordus :
Récit à la première personne narré par Yuna Riglos, qui retrace l’univers de sa famille et son entourage. Même si au début sa voix est celle d’une fille capricieuse et sans filtre, qui parle du handicap (le sien inclus) avec un véritable rejet, le long des années, Yuna apprendra à accepter les réalités qui l’entourent, et à faire face à la vie. Dans le passage entre l’enfance et l’adolescence, elle essayera de dépasser ses problèmes d’écriture, notamment ses difficultés avec les signes de ponctuation. Malgré le côté impitoyable qu’elle utilise pour décrire le monde qui l’entoure, sa voix apportera énormément de lumière et tendresse à un récit qui est dur et très souvent sordide.
Très naïve, Yuna connait très peu du fonctionnement la société, mais sa cousine Petra, femme de petite taille au tempérament très délurée, va lui montrer ce que les gens veulent cacher, notamment les hommes. Tous les hommes semblent la désirer, mais sans que jamais Yuna n’arrive à comprendre leur démarche, même le professeur de Beaux-arts semble avoir un rapport très ambigu avec elle. Mais depuis le point de vue de Yuna, les personnages masculins resteront difficiles à cerner, même si à demi-mots le lecteur peut saisir l’essentiel de ce qui se passe vraiment.
On est dans ce procédé littéraire que j’appelle ‘Narrateur à côté de la plaque’, où le lecteur saura plus que le narrateur lui-même. Comme dans les romans ‘Les vestiges du jour’ de Kazuo Ishiguro, ou ‘Cinq heures avec Mario’ de Miguel Delibes, dans ‘Les cousines’, le lecteur découvre beaucoup des choses grâce aux discours de la narratrice, même si la narratrice elle-même semble ignorer leur vrai sens.
C’est peut-être la partie la plus intéressante de ce brillantissime roman. La narratrice essaie de décoder le monde qui l’entoure, mais cela reste difficile pour elle, en partie dû à son handicap, ce qui semble être une légère dyslexie ou une forme d’autisme (cela n’est jamais évoqué clairement dans le roman), ou peut-être en partie aussi par le traumatisme laissé par l’abandon du père. Yuna rate toujours les motivations derrière les actions les plus tordues de leur entourage, en particulier des hommes. Comme évoqué antérieurement, ce personnage un peu à part, regarde tout sous un prisme lumineux, même si autour d’elle tout est sombre.
Radiographie sans pitié d’une société argentine de classe moyenne-basse, ‘Les cousines’ n’est pas un roman facile à lire. D’un côté il y a le sujet du handicap et de la marginalisation qui entraine (souvent associé au dégout et au mépris), et d’un autre l’emprise masculine sur la femme, arrivant jusqu’au viol. Beaucoup de sujets très épineux, qui seront traités d’une façon assez désinvolte, comme correspond à la voix de Yuna la narratrice. Mais attention, c’est touchy. Il y a fortes chances qu’un bon nombre de lecteurs soient perturbé par cette lecture. Malgré tout, grâce à l’évolution du personnage central, le récit apporte petit à petit plus de tendresse et lumière.
En plus de ces sujets difficiles, Venturini propose un écrit narré du point de vue d’une personne atteinte d’un léger handicap dyslexique, qui lui empêche, notamment au début, d’utiliser correctement les signes de ponctuation, ni de mettre les bons mots à tout ce qui lui es inconnu. Du coup, on se retrouve avec des phrases extraordinairement longues qui occupent tout le paragraphe, parfois remplies de réflexions incongrues ou des tournures étranges, toujours teintes d’un humour décalé. Malgré cela, à mon sens, le roman se lit avec une certaine facilité, bien sûr si le sordide et le scabreux ne vous perturbe trop.
Écrit avec un talent remarquable à 86 ans d’âge. Venturini écrivit ‘Las primas’ à la machine à écrire et en juste deux mois, pour le présenter au concours littéraire Nueva Novela Página 12 édition 2007, qu’elle finit pour gagner contre toute attente. Mariana Enriquez, présente dans le jury, éblouie par le style glauque mais à la fois lumineux de l’autrice, salue un « roman de femmes extrêmes, malades, obsessionnelles, maltraitées. Pour rire à haute voix devant les provocations et les décisions insolites. »
Citation :
« Et je pensais que la plupart de ceux qu’on était là-bas n’avait aucune raison de fêter des anniversaires et qu’on devrait fêter des décès puisque obligés à vivre on occupait une place dont quelqu’un né normal aurait peut-être plus besoin. » (Traduction improvisée)








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