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Les deux morts de Quinquin-la-Flotte

Jorge Amado

(A morte e a morte de Quincas Berro d’Água, 1961)
Traduction :   Georges Boisvert.   Langue d’origine : Portugais (Brésilien)
⭐⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte cette novella :

Joaquim Soares da Cunha fut autrefois un homme respecté autant dans son travail que dans sa famille, et habitait jadis une belle maison dans les beaux quartiers de Bahia. Mais un bon jour, marre de se faire dicter sa vie par sa femme, sa fille et son beau-fils, il plaque tout pour aller vivre la vraie vie dans la rue. Ce vagabond joyeux fait les 400 coups, enchaine les soirées arrosées et les femmes et s’installe dans un taudis au milieu d’un quartier à la réputation minable. Il prend un sobriquet qui colle mieux à sa personnalité : Quinquin-la-flotte.

Sauf qu’un jour la mort appelle à sa porte. La fille et le beau-fils du mort font tout pour lui redonner la dignité perdue, le rhabillent en petit bourgeois et organisent une sobre veillé funéraire. Mais c’est sans compter sur les compagnons de fortune de ce grand ivrogne au cœur d’or qui fut Quinquin-la-Flotte. Quatre clochards extravagants se présentent d’improviste pour veiller le mort, et passer ensemble une dernière soirée avec leur ami de l’âme. La famille du mort est complètement mortifiée de honte, mais ils essayent à tout prix de garder les formes.

La flamboyance de la mort :

Ce époustouflant court roman (ou novella selon) est rempli de mauvaise foi et du vitriol. C’est une critique acerbe et sans appel de la société bourgeoise bienséante, ses codes immuables et la répression de toute spontanéité. Avec un sens de l’humour caustique le roman s’érige en chant de cœur pour la liberté individuel et le droit de chacun à vivre sa vie selon lui chante. ‘Les deux morts de Quinquin-La-Flotte’ traite aussi le sujet de la mort, et avance le thème du revenant qui interagit avec ceux qui sont reste vivants, et qui fera partie centrale d’un autre de ses chefs d’œuvres ‘Dona Flor et ses deux maris’.

Car la fille de Quincas, son mari, et le reste de la famille, ont vécu les derniers dix années comme un calvaire. Quincas enchainait les frasques et les scandales et son beau-fils peinait à maintenir la réputation et le bon nom de la famille, choses qui n’inquiétaient pas le moindre Quincas. Lui, depuis qu’il avait quitté sa vie bourgeoise qui l’opprimait, avait retrouvé sa liberté et respirait en fin. Loin de regretter, Quincas vivait pleinement sa vie en plein air, habillé avec ses guenilles, de bar en bar et de femme en femme.

Sauf que à la mort de Quincas, les membres de sa famille voient en fin l’opportunité de récupérer la dignité et finir avec ce chapitre funeste qui a terni leur réputation. Une dernière veillé funéraire et ils seront délivrés à jamais de l’opprobre. Les calculs mesquins de ces petits bourgeois, qui n’ont qu’à faire de Quincas, sont contrastés avec les vrais amis du mort, quatre clochards extravagants et riches-en-couleur qui vont se présenter lors de la veillé funéraire avec des intentions respectables, même si dès le départ on sent que tout va partir en vrille. Cela va nous mener, sans spoiler, jusqu’à la raison de ces deux morts du titre (D’ailleurs, le titre original fait référence plutôt à ‘La mort et la mort’, plutôt qu’à ‘deux morts’, mais passons…).

En parlant de traduction, je n’en suis pas sûr que la conversion du nom de protagoniste Quincas Berro d’Água en Quinquin-la-flotte soit très justifiée. Je comprends qu’il fallait rappeler l’eau qui est à l’origine de son sobriquet, mais pourquoi lui changer le prénom ? Quincas c’est familier pour Joaquim, tandis que Quinquin n’a rien de Brasilien, et sonne plutôt français. Bref, c’est douteux.

Ce roman correspond à l’étape de maturité du génial écrivain de Bahia. Sa militance dans le parti communiste (alors illégal au Brésil) s’était soldée avec l’écrivain exilé à Paris à la fin des années 40. Mais en 1955 Amado rentre au Brésil, son périple européen terminé, et quitte le parti communiste. En 1961, année de l’écriture de cette œuvre, Amado est à nouveau pleinement intégré dans la vie culturelle de Bahia, il est au sommet de son talent, et son style flamboyant brille avec un éclat irrésistible.

Drôle, touchant, rageusement humaniste, acide et profond, ce fabuleux livre se lit avec une facilité déconcertante, tout en interpellant en permanence le lecteur et provoquant la réflexion.


Citation :

« Elle n’avait plus des larmes pour pleurer ni sanglots pour remplir la pièce : Elle avait gaspillé les unes et les autres dans les premiers temps de la folie de Quincas, quand elle avait fait des tentatives répétées pour le mener de retour à la maison abandonnée. En ce moment elle se limitait à le regarder avec le visage rouge de honte. » (Traduction improvisée)

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