(Las malas, 2020)
Traduction : Laura Alcoba. Langue d’origine : Espagnol
⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman autobiographique :
L’écrivaine retrace sa vie depuis son enfance en tant que garçon mal dans sa peau, jusqu’à son difficile quotidien en tant que femme trans et prostituée du parc Sarmiento de Cordoba. Camila vivote dans la marge de la société, méprisée par tout le monde, sauf par sa communauté. Pour trouver un peu de réconfort, les trans se réunissent autour de la tante Encarna, une femme trans plus âgée, sorte de mère de substitution. Un jour, caché dans les buissons du parc, les trans trouvent un jeune bébé abandonné.
Le dur quotidien d’une prostituée trans en Argentine :
‘Les vilaines’ est un livre difficile et probablement pas pour tout le monde. Pas par son écriture qui est très limpide, belle et accessible, mais par l’ensemble des faits qu’elle raconte, et l’aspect décharné des rapports humains qu’apparaissent. Avant de devenir écrivaine, le passé de Camila Sosa est rempli de zones d’ombre et traumatismes. Avec un détachement franchement impressionnant, l’autrice pose un regard très lucide et profond sur sa propre existence. Très cru par moments mais sans jamais tomber ni dans le pathos, ni dans la plainte, ni dans la dénonciation, Camila Sosa a suffisamment de recul pour éviter la tentation des facilités narratives, dans un exercice littéraire tout simplement époustouflant.
Notamment au début, le récit avance de façon chaotique entre plusieurs temporalités, mélangeant la vie de la prostituée trans qu’elle fut, avec son enfance traumatique marquée par le mépris d’un père tyrannique, qui ne supporte pas la manque de virilité de son enfant, la future Camila. La jeune Camila tombera presque par curiosité dans la prostitution, et essaiera de trouver un équilibre entre ses études et son travail clandestin dans le parc, mais le prix à payer par cette double vie risque d’être trop lourd. Car la même société bienséante que sollicite ses services pour s’encanailler, la paie en rejet et violence.
Attention au côté cru et trash, pas seulement des évènements, mais de l’évolution de la psyché de Camila Sosa. Avec une dérision remarquable, l’autrice n’hésite pas à montrer ses cotés les plus vulnérables, souligner son côté autodestructeur et recueillir ses pires pensées telles quelles. C’est parfois sordide et psychologiquement glauque, mais sans doute très réaliste. Dans l’idée d’enlever tout côté lisse et politiquement correcte l’écrivaine-narratrice se met à nu dans tous les sens du terme. Sosa va très loin dans le côté scabreux du contenu, tout en restant très mesurée à niveau de la forme littéraire. La maîtrise de ces deux partis pris opposés est absolument brillante.
Le style est donc très sobre, presque sans fioriture, si ce n’est quelques belles mais courtes envolées lyriques, et quelques bribes de réalisme magique parsemés le long de la narration. L’ensemble est rempli d’aphorismes très simples mais très puissants, évocateurs des contrastes qui entourent la vie de l’écrivaine. Ci-bas, vous trouverez une petite compilation de quelques-unes de ces belles phrases, qui en à peine quelques mots (parfois à peine quatre ou cinq), évoquent toutes les contradictions de la condition humaine.
Note sur la traduction : Dans la version originale, les femmes trans sont appelés ‘las travestis’, ce qui pourrait choquer certains lecteurs, mais qui était très commun dans la langue espagnole, en Argentine et ailleurs, lors de la jeunesse de l’écrivaine. Il existe quand même une grosse nuance entre ‘las travestis’ (féminin), terme revendiqué à l’époque par les propres concernées, et ‘los travestis’ (masculin), terme transphobe et dérogatoire, utilisé pour stigmatiser et se moquer des femmes trans. Malheureusement en français les deux expressions se traduisent de la même manière : ‘Les travestis’. Dans l’impossibilité d’offrir la nuance demandée, la traduction française évite l’ambivalence du terme en préférant la version ‘les trans’, peut-être plus lisse mais sans doute moins risqué.
Citations :
« Ce que la nature ne te donne pas, l’enfer te le prête. »
« (…) essayer d’habiter cette farce où il m’était permis d’exister. »
« Les rayons de soleil nous affaiblissent (…) ils dévoilent les traits indomptables du mâle qu’on n’est pas. »
« (…) honte de notre misère, de notre distance de la beauté. »
« Comment pouvait durer la poignée de beauté qu’ils m’ont donné, si je plongeais moi-même tête la première dans la laideur. »
« Il y a peu de choses qui soient pires que d’aller se coucher les yeux ouverts, avec le goût de la misère dans la bouche. »
« Au début, je prie pour changer, pour être comme ils veulent que je sois. Mais à mesure que je plonge dans cette foi chaque jour plus intense, je commence à prier pour me réveiller, le lendemain, transformée en la femme que je veux être. Transformée en la femme que je sens à l’intérieur de moi, de manière tellement claire que je passe des heures à prier pour elle. Quand je tombe amoureuse de mes camarades d’école, je prie pour qu’ils me voient comme une petite fille. Quand je commence à m’épanouir, je prie pour que, durant la nuit, il me pousse des seins, pour que mes parents me pardonnent, pour qu’un vagin apparaisse entre mes jambes. Pourtant, non.
Entre les jambes, j’ai un couteau. »








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