(Fault lines/Lignes de faille, 2006)
Traduction : Nancy Huston. Langue d’origine : Anglais/Français
⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
À tour de rôle, lorsqu’ils ont six années d’âge, et en ordre chronologique inversé, quatre enfants de la même famille vont raconter leurs vies, commençant par le petit Sol en 2004, époque de la croisade américaine contre le terrorisme, continuant par son père Randall lors qu’il était enfant dans l’année 82, lors de la guerre du Liban, puis sa grand-mère Sadie dans le Toronto des années 60, et finissant par l’arrière-grand-mère Kristine/Erra, lors de la Shoah pendant la deuxième guerre mondiale.
Saga familiale avec chronologie inversée et secrets de famille :
Très intelligemment structuré, le récit se divise en quatre parties qui se déroulent en ordre chronologique inversé, et sont narrées autour de rôle par un enfant de chaque génération : Chaque enfant, de haut de ses six années d’âge, essaie d’élucider les secrets du monde des adultes, notamment le mystère qui entoure le passé de Kristina/Erra, l’arrière-grand-mère du premier narrateur, Sol, lorsqu’elle était enfant pendant la deuxième guerre mondiale. Elle sera la dernière des enfants-narrateurs.
Ce parti-pris assez original est totalement maitrisé : le regard porté par les enfants sur les adultes rajoute énormément de perspective au roman, lui donnant un air suggestif, notamment dans l’interprétation des évènements-clés. La narration revient une génération en arrière à tour de rôle montrant la jeunesse des personnages qu’on avait connu plus âgés, additionnant des couches qui les expliquent et, avec le recul, nous font comprendre pourquoi ils sont devenus comme ils sont. Bien entendu, les secrets et les mystères de la famille se dévoilent progressivement le long du roman, au fur et à mesure qu’on remonte le temps.
Le roman se construit tissant l’ensemble de la saga familiale autour de ce simple mais splendide dispositif narratif. Les personnages s’enrichissent grâce à la narration qui se déroule à différentes parties de sa vie, avec des points de vue et des narrateurs différents. Chaque enfant narrateur a un caractère différent et imprime son récit avec ses marottes et réflexions. Sol, le tout premier, sera sans doute le plus étonnant, car sa voix est déjà très adulte, et il est sans doute trop désinvolte lorsqu’il évoque certains sujets sensibles à l’insu de ses parents.
Les quatre parties du récit nous mènent, du New-York à Haïfa en Israël, puis à Toronto au Canada, et puis encore en Allemagne et en Ukraine, dans un tour du monde plein d’évènements émouvants qui auront marqué la famille, transmettant la blessure subjacente jusqu’aux suivantes générations. La foi chrétienne, juive ou musulmane s’immisce également dans le récit apportant des nuances, conflits et contrastes au récit. Autre le sujet de l’appartenance, l’identité et la foi, le sujet de la transmission prend une place centrale, souligné par la voix des enfants qui portent la narration. Malgré son côté sombre et dramatique, le roman n’est pas exempt d’un humour frais et original. Nancy Huston navigue aisément toutes les émotions d’une narration délicate, proposant une œuvre magnifique qui se lit avec aisance et qui, par sa profondeur et sa finesse, laisse un souvenir indélébile.
Nancy Huston, écrivaine canadienne qui a vécu à Paris, écrit ses romans soit en anglais soit en français, et dans la foulée les traduit elle-même de l’une à l’autre langue. Selon l’autrice, ce processus permettrait d’enrichir l’œuvre. Selon Wikipédia ‘Lignes de faille’ aurait été écrit en anglais d’abord et traduit ensuite au français par la propre écrivaine.
Prix Femina 2006.
Citation :
« (…) il est plus facile d’apprendre aux gens à être bêtes que de leur apprendre à être intelligents. Par exemple, si on dit aux gens que tous leurs problèmes viennent des juifs, ils sont soulagés parce que c’est facile à comprendre. La vérité est beaucoup trop compliquée pour la plupart des gens. »








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