Inventaire non académique de romans du monde publiés depuis 1800, sans spoilers

Littérature des 5 continents : AmériqueGrenade

Lire les morts

Jacob Ross

(The bone readers, 2017)
Traduction :   Fabrice Pointeau.   Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Île de Camaho, Caraïbes. Michael Digson, plus connu comme Digger, un jeune brillant qui a dû arrêter les études par manque de moyens et vivote en marge de la société, est un jour témoin d’un crime. Lorsque Chilman, le policier en charge de l’affaire interpelle le jeune Digger, il aperçoit les qualités du jeune homme et lui propose un travail à la police dans une unité un peu spéciale qu’il essaie de monter. Le jeune Digger n’a pas la moindre envie mais ses options sont restreintes. De plus, s’il rentre dans les enquêtes criminelles, il y a une chance qu’il puisse résoudre l’assassinat de sa mère qui n’a jamais été élucidé. Après une formation à Londres dans laquelle il apprend la lecture des ossements des morts, DIgger est prêt à travailler sur l’enquête en cours la plus compliquée de l’île.

Ombres sous la lumière des Caraïbes :

Pour fêter le jubilé de la reine d’Angleterre en 2022, la couronne a promu le Big jubilé read, une liste de 70 livres publiés dans les pays de la Commonwealth, pendant les 70 années du règne d’Elisabeth II. Parmi ces 70 titres, on trouve auteurs de renom international comme Salman Rushdie, Margaret Atwood, V. S. Naipaul, Ngũgĩ wa Thiong’o, Kazuo Ishiguro ou Chimamanda Ngozi Adichie, ainsi comme ‘The bone readers’, polar écrit pour le grenadien Jacob Ross. Le Grenade est un pays insulaire des Caraïbes, à relativement courte distance du Venezuela vers la fin de la chaine des Antilles.

À part cette recommandation royale, ce polar (le première d’une trilogie) peut vraiment ravir les amateurs du genre, car il respecte presque tous les codes et ficelles classiques du genre sans devenir forcement trop facile ou convenu (Personnages sombres et marquants, vieux policier désabusé, jeune flic hyper-talentueux mais un peu écorche-vif, belle femme fascinante et mystérieuse, crimes étranges et morbides, intrigue à tiroirs pleine de rebondissements improbables, secrets inavouables et non-dits en permanence, etc…), mais aussi il exhibe une certaine originalité de style. Le livre place son intrigue dans un ambiance assez surprenante, baignant cette sombre histoire dans la lumière du soleil des îles caribéennes.

Situé dans l’île de Camaho, qui est sans doute un prête nom pour l’île de Grenade, le roman est en permanence nourri par la mer et l’ambiance de l’île, notamment par l’utilisation du langage créole dans les dialogues de la plupart des personnages. Dû à ce parti pris de chercher la réalité locale, la version originale anglaise (celle que j’ai lu) présente certaines complexités à la lecture qui cependant, ne sont pas trop difficiles à surmonter, même pour un lecteur pas si calé en anglais comme moi. La version française traduite par Fabrice Pointeau, semble produire un effet similaire, à juger par les commentaires des lecteurs. L’authenticité du langage est sans doute un des points le plus forts et intéressants du livre.

Une ambiance tordue de sectes et gurus, mélangeant des abus sexuelles, disparitions mystérieuses, sexisme, violence et menaces diverses fait partie intégrante de ce roman. La soumission de la femme aux dictats du patriarcat dans la société caribéenne de l’île est un des thèmes du livre, et la dénonciation du machisme qui domine les mœurs locales est marqué sans devenir poussif, car le livre s’attarde plus dans l’ambiance morbide et dangereuse de l’île, ou des crimes se déroulent en pleine lumière du jour et la vie n’a pas vraiment beaucoup de valeur.

Si, comme moi, vous n’êtes pas un grand fan du genre polar en général, probablement vous trouverez cela creux par moments, malgré les bonnes qualités littéraires du livre (notamment ses personnages bien construits, son écriture fluide, et son ambiance sombre et glauque). Comme dans la plupart de romans avec enquête criminelle, il arrive un moment où le côté plot driven prend le dessus, et le développement de l’intrigue s’impose à toute autre considération littéraire. La surenchère de rebondissements, et la complexité presque ridicule de l’intrigue, peuvent décourager ceux et celles qui, comme moi, ne sont pas forcément lecteurs assidus de polars.

Notamment, sans spoiler, dans la dernière partie du roman il y a au moins six pages d’explications pour clôturer et boucler tous les détails de l’enquête, presque à la façon d’Hercule Poirot dans les romans d’Agatha Christie. J’avoue que personnellement cela m’intéressait peu. Malgré cela, c’est quand même bien écrit, très intéressant pour les non-initiés et probablement très recommandable pour les habitués du genre. Surtout si vous avez lu trop de polars scandinaves et vous voulez sortir de la neige et la grisaille pour plonger dans la mer et le soleil des caraïbes, sans quitter l’univers sombre et mystérieux d’une bonne vieille enquête criminelle.


Citations :

« Digger, tu es tellement futé que tu en deviens stupide. »

« Le secret de ce qui se passait dans la tête de Chilman était dans ses mains – dans ce qu’elles faisaient pendant que le reste de lui restait indéchiffrable comme un rocher. J’avais découvert ça pendant le premier mois que j’avais travaillé sous ses ordres, et je l’avais gardé pour moi. »

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