(Una verdor terrible, 2020)
Traduction : Robert Amutio. Langue d’origine : Espagnol
⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte cet essai romanesque :
La découverte du Bleu de Prusse par Johan Diesbach au début du XVIIe siècle aura des répercussions jusqu’à la première guerre mondiale. Le récit suivra, tout le long du XXe siècle, les scientifiques les plus brillants de chaque discipline et génération, systématiquement accompagnés par l’obsession, le délire ou la folie. La pureté abstraite de la réflexion scientifique sera souvent pervertie, et leurs découvertes détournées de leur intention initiale. Malgré cela, ces changements majeurs auront bouleversé l’univers scientifique et façonné le monde tel qu’on le connait.
Œuvre de fiction basée sur des faits réels :
Roman, essai, récit de non fiction ou essai romanesque, ‘Lumières aveugles’ résiste toute catégorisation. Labatut lui-même la décrit comme « une œuvre de fiction basée sur des faits réels », et explique le processus de création du livre : « La quantité de fiction augmente le long du livre ; tandis que dans ‘Bleu de Prusse’ il y a un seul paragraphe fictif, dans les textes suivants j‘ai pris plus de libertés, tout en essayant de rester fidèle aux idées scientifiques exposées en chacun d’eux. »
Prenant comme à base les faits, les dates et les évènements réels auxquels il ajoute des éléments fictionnels, l’écrivain chilien tisse tout un ensemble romancé, se centrant sur l’angoisse existentielle des scientifiques qui ont façonné les plus grandes avancées scientifiques du XXe siècle. Œuvre fascinante et unique, ‘Lumières aveugles’ fait réfléchir sur l’inquiétant pouvoir qui repose sur la science, et sur le côté sombre et destructeur qui accompagne ses dérives.
Labatut, pas un scientifique en soi, prend soin d’expliquer d’une façon claire et simple chacune des découvertes, sans jamais entrer en profondeur dans les détails techniques. C’est un peu la science pour les nuls, pas besoin de connaitre les tenants et les aboutissants de la physique quantique pour suivre le livre, l’écrivain s’intéresse plutôt aux vies des scientifiques et leurs obsessions. Labatut trace un portrait type de ces savants au cerveau privilégié, dévorés par l’angoisse de n’arriver jamais au bout de leur recherche. Dans l’univers de Labatut, une très fine ligne sépare le scientifique brillant du savant fou.
Le roman se structure en quatre parties, chacune dédié à l’obsession, délire ou folie qui semble accompagner le chercheur protagoniste. D’abord c’est le chimiste allemand Fritz Haber (1868-1934), qui réussit à extraire nitrogène de l’air, mais dont l’invention dériva jusqu’au gaz toxique utilisé lors de la première guerre mondiale. Le deuxième chapitre est dédié au physicien Erwin Schrödinger (1887-1961), qui sombra presque jusqu’à la folie en achevant son équation sur la singularité. Le troisième chapitre suivra le renommé mathématicien Alexander Grothendieck (1928-2014) qui, obsédé par l’unification de tous les concepts mathématiques dans un seul schéma, finit ses jours en France presque comme un sdf. Puis le physicien théorique Werner Heisenberg (1901-1976), studieux de l’insaisissable monde subatomique et pionnier de la Physique quantique. D’autres scientifiques illustres comme Einstein, Louis de Broglie, Marie Curie, Johann Conrad Dippel, Oppenheimer, Karl Schwarzschild, Sinichi Mizoguchi, ou Alan Turing apparaissent dans le récit dans de rôles plus ou moins épisodiques. Presque aucune femme dans ce monde de fous.
La traduction anglaise ‘When we cease to understand the world’, qui prend son titre de la dernière et plus longue histoire, connut un certain succès international, mais ce fut lorsque Barack Obama, ex-président des États-Unis, l’inclut dans sa liste de recommandations littéraires pour l’été 2021 que le roman prit son vrai envol populaire.
Citations :
« Les atomes qui ont anéanti Hiroshima et Nagasaki n’ont pas été séparés par les doigts graisseux d’un général, mais par une équipe de physiciens armés d’une poignée d’équations »
« (…) lors d’une classe magistrale dans l’université de Paris en Orsay, il fit un appel devant plus d’une centaine d’étudiants à renoncer ‘à la pratique vilaine et dangereuse’ des mathématiques, à la lumière des menaces qui affrontait l’humanité. Ce n’était pas les politiciens qui en finiraient avec la planète, il dit, mais des scientifiques comme eux, qui ‘marchent comme des somnambules vers l’apocalypse’. » (Traduction improvisée)








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