(Moby-Dick, 1851)
Traduction : Philippe Jaworski. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
Ismaël, jeune assoiffé d’aventure, rêve de partir loin et prendre le large. Avec son nouvel ami, le sauvage harponnier Queequeg, il embarque dans le baleinier Péquod, au service du capitaine Achab, un homme sombre et mystérieux avec une jambe en ivoire. Bientôt Ismaël va comprendre que le Péquod ne part pas à la chasse de n’importe quelle baleine : Achab est obsédé de se venger de Moby Dick, un gigantesque cachalot blanc qui lui avait arraché la jambe quelques années auparavant. Commence une traque impitoyable jusqu’aux confins de l’océan et à la limite de la folie humaine.
Parabole sur une obsession :
‘Moby Dick’ est inspiré de deux faits réels : D’un côté, le naufrage du baleinier Essex en 1820, qui fut décrit directement à Melville par un descendant d’un des marins. Et puis l’existence d’un vrai cachalot blanc, aperçu au Chili à proximité de l’île de Mocha, qui lui donna son nom, Mocha Dick. Ces deux récits et sa propre expérience dans les années 1840 comme matelot dans un baleinier, inspirèrent Melville pour l’écriture de ce roman.
Classique incontestable, ‘Moby Dick’ est souvent en tête des classements des œuvres incontournables de la littérature américaine. Malgré les critiques dithyrambiques c’est une œuvre souvent décriée et rarement finie. D’une part on a sa taille démesurée, qui peut décourager n’importe quel lecteur, spécialement les jeunes adolescents américains, qui sont obligés de lire ce pavé pour obtenir ses grades. Et puis il y a les digressions.
Oui, ce qui revient souvent en matière de plaintes est le grand nombre des chapitres dédiés à la biologie des cétacés et à des explications techniques sur la chasse des baleines. Extraordinairement documenté, même si ces réflexions scientifiques datent de 1851, Melville voulait sans doute créer une atmosphère de vrai réalisme qui, ponctuant le récit avec ses interruptions savantes, devait apporter crédibilité à cette histoire assez fantasque par ailleurs. À l’époque je faisais des études de Vétérinaire donc ces digressions ne m’ont pas dérangé le moindre, plutôt elles m’ont intéressé énormément. Mais je comprends qu’on ait envie de sauter ces chapitres, dans lesquels l’intrigue n’avance absolument pas. À vous de voir.
Ismaël, le narrateur du livre, est un personnage relativement passif, souvent un simple témoin des évènements, plus qu’un héros de l’aventure. Le récit se centre sur la charismatique et ambivalente figure du capitaine Achab, avec qui Ismaël aura finalement peu de contacte. Le désir de vengeance va plonger Achab dans une obsession morne et dévastatrice, prendre le dessus de son esprit et aussi de son physique, qui dépérira le long su roman. La traque de la baleine blanche devient symbolique, et le roman regorge des métaphores et de la philosophie, notamment sur le bien, le mal, la nature spirituelle de l’homme et sa quête pour trouver sa place dans le monde.
Même si le gros du livre se passe sur le Péquod et l’action est motivée par la folie d’Achab, une longue introduction avec Ismaël avant son départ, établit le discours social de ‘Moby Dick’ et provoque la réflexion sur les conflits entre les différentes classes, un autre des sujets principaux du roman.
Dans ce long prélude Melville introduit le fascinant personnage de Queequeg, authentique favori des fans. Avec son physique imposant, sa sombre allure, ses dents aiguisés au côteau et ses tatouages pseudo-maoris, Queequeg est le vrai bad-ass. Présenté comme le colocataire d’Ismaël dans un hôtel portuaire pour matelots, sa figure imposante et son côté cannibale nous ferait imaginer quelqu’un d’inquiétant, mais qui se dévoilera comme un personnage gentil et affectueux même si bourru et peu communicatif. Un fois dans le Péquod le sauvage Queequeg sera l’incarnation du courage et de la vaillance, sans jamais perdre le côte tendre de sa relation avec Ismaël. Le boyfriend idéal quoi.
On a beaucoup écrit sur les tonalités homo-érotiques de la relation entre Ismaël et Queequeg, et même si certains pourraient tout nier et décrire cela comme de la camaraderie, la réalité est que l’homosexualité subjacente derrière cette histoire a été très bien documentée. Indépendamment des études qui présentent Herman Melville comme un homosexuel refoulé, et qui décrivent son admiration personnelle par Nathaniel Hawthorne, auteur de ‘La lettre écarlate’, comme l’histoire d’un amour impossible, la réalité est que le rapport entre Ismael et Queequeg est indéniablement homo-romantique. Après leur première nuit en colocation, Ismaël nous décrit leur réveil :
« Upon waking next morning about daylight, I found Queequeg’s arm thrown over me in the most loving and affectionate manner. You had almost thought I had been his wife.” (« En m’éveillant, au point du jour, le lendemain matin, je constatai que le bras de Queequeg m’entourait de la manière la plus tendre et la plus affectueuse. On aurait presque dit que j’étais sa femme. »)
À l’inverse du nerveux Achab, Ismaël est un personnage serein, qui accepte les autres tel qu’ils sont. Une leçon de tolérance et entente entre peuples qui semble incroyablement moderne pour un récit écrit aux US en 1851. Si on dépasse l’appréhension des chapitres scientifiques intercalés et de sa taille démesurée, et on se laisse charmer par la beauté de sa prose, ‘Moby Dick’ se découvre comme un livre phénoménal, unique et profond.
Citation :
« Il n’est aucune bête sur la terre dont la démence ne soit infiniment surpassée par celle de l’homme. »








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