(Suddenly last summer, 1958)
Traduction : Jean-Michel Deprats, Marie-Claire Pasquier. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐
Ce que raconte cette pièce de théâtre :
Mrs Venable, traumatisée par la mort de son fils Sébastien dans d’étranges circonstances pendant des vacances en Espagne, essaie de garder intacte la dignité de son fils décédé. Sauf que Catherine, la nièce de Mrs Venable, qui était avec Sebastien au moment des faits, répète à qui veut l’entendre une version beaucoup plus scandaleuse des faits officiels. Mortifiée, Mrs Venable ramène le Dr Coukrowicz pour qu’il puisse jauger l’état mental de Catherine. Pour Mrs Venable il n’y a pas de doute, Catherine a perdu la raison, et la seule solution pour faire taire ses délires serait de lui faire une lobotomie.
Homophobie, lobotomie et quelques bizarreries :
Dans cette courte pièce, Williams déploie quelques-uns des thèmes que lui sont chers : l’attrait de la jeunesse, la différence de classes, la dérive vers la folie, la mère froide et castratrice, l’homosexualité refoulée, le désir et le corps. Tout au service d’une histoire complexe qui, comme d’habitude chez Williams, a des fortes bases autobiographiques. Le dramaturge avait déjà fait des portraits plus ou moins réalistes de sa mère Edwina dans ‘La ménagerie de verre’ entre autres, et l’homosexualité était déjà sujet central dans ‘La chatte sur le toit brulant’. Mais c’est dans ‘Soudain l’été dernier’ que Williams put arriver le plus loin, en partie grâce à une censure aveugle qui crut voir une critique de la ‘perversion homosexuelle’ dans le texte, donc l’autorisa tel quel.
En 1937, Rose, la sœur ainée de Tennessee Williams, fut internée dans une institution psychiatrique pour soigner sa schizophrénie. Elle avait 28 années d’âge, et Tennessee Williams deux de moins. Leur mère, une femme tyrannique et acariâtre, ordonna de pratiquer une lobotomie sur Rose. Même si finalement plus calme, cette intervention eut des effets désastreux sur la psyché de Rose et Tennessee s’en voulut toute sa vie d’avoir permis cela. ‘Soudain l’été dernier’ est donc peut-être son règlement de comptes avec cette mère qu’il détestait, et peut-être avec lui-même. Avec ‘La ménagerie de verre’, ‘Sudain l’été dernier’ est sans doute une de ses pièces les plus personnelles.
Entourés d’un jardin luxuriant et inquiétant qui peut-être symbolise le monde sauvage et les pulsions du sous-conscient, nos personnages restent piégés dans cet huis-clos étouffant sans pouvoir échapper le climat malsain. Malgré qu’une bonne partie de la pièce se centre dans la version de Catherine des faits survenus à Cabeza de Lobo en Espagne, la pièce, contrairement au film, ne quitte pas la maison de Mrs Venable, préférant se centrer sur ce duel de psychés dérangés entre Catherine et sa tante, que le Dr Coukrowicz (aussi connu comme Dr Sucre) devra arbitrer.
Tandis que Catherine essaie de faire le deuil de la mort de Sebastien en exprimant ses vraies émotions, Mrs Venable, en vraie femme du sud, veut cacher la laideur des faits pour garder les convenances. La vieille dame a convaincu tout le monde, elle-même incluse, que ce que Catherine raconte ce ne sont que les ragots d’une jeune femme lunatique, tandis que Catherine pense au contraire que seulement la vérité pourra l’empêcher de sombrer dans la folie.
En 1959, un an après la publication de la pièce, Joseph L. Mankiewicz réalisa l’adaptation cinématographique, sous un scénario de Gore Vidal qui rallongeait cette courte pièce avec des séquences additionnelles et permettait de visualiser en images ce que Williams avait prévu de raconter de façon indirecte. Ce fut une production très accidentée qui, malgré le magnifique travail du trio protagoniste (Katherine Hepburn, Elizabeth Taylor et Montgomery Clift), ne réussit pas à capter complètement ni le désespoir ni la violence souterraine des personnages, éléments clé de la pièce. Malgré ses valeurs, l’intérêt du sujet, et l’évident talent de son auteur, ‘Soudain l’été dernier’ reste une ouvre solide mais relativement mineure, loin de meilleurs travaux du génie américain.








0 Comments