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Littérature des 5 continents : AmériqueCanada

Trop de bonheur

Alice Munro*

(Too much happiness, 2009)
Traduction :   Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso.   Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce recueil de nouvelles :

Les dix histoires de ce recueil explorent la vie quotidienne des gens relativement banales, qui sera troublé par un évènement singulier. Ces récits sont toujours narrés en première personne par une femme.

L’étrange quotidien des gens banales :

Les thèmes de prédilection de Munro sont présents dans ces récits : l’émancipation des femmes, la crise du couple, le côté secret et inavouable des êtres humains, les enfants sombres et intelligents comme des petits adultes. L’histoire se déroule toujours dans un univers de classe moyenne ou bourgeoise assez anodin, pour la plupart dans la région d’Ontario, au Canada.

J’ai longtemps décalé l’approche de Munro (Prix Man booker et prix Nobel), car je ne suis pas friand des courtes nouvelles (Trop d’investissement pour une récompense éphémère), mais je dois reconnaître que j’avais tort. Je pourrais situer Munro clairement entre Tchekhov et Truman Capote, avec la fascination pour le quotidien des gens simples du russe et la subtilité des études psychologiques de l’américain. Mais Alice Munro n’est redevable de personne, la classe de ces récits est unique et immanquable.

C’est fut l’étonnante découverte d’un talent singulier. Munro n’écrit pas des romans, que des histoires courtes, mais je réalise que ces nouvelles, d’entre 20 et 40 pages, sont en réalité, des petits romans à part entière. Souvent on retrace toute la vie des protagonistes, de l’enfance à la vieillesse. La linéarité est parfois éclatée, on joue avec la narration avec un talent absolument virtuose.

On peut lire un livre de Munro tout d’affilé, une nouvelle après l’autre, mais très vite, j’ai compris que ces histoires se savourent mieux trouvant le temps pour lire chaque nouvelle d’un trait en sa totalité, puis lire un roman d’un auteur différent, puis revenir pour lire une autre histoire. Ces nouvelles ont besoin des pauses pour bien les digérer.

Les histoires sont en apparence banales, mais il y a toujours un évènement étrange, irréel ou singulier qui va créer une rupture dans le récit. Entre le fait violent ou l’infime action, le résultat sera une révélation. Une nouvelle lumière va se projeter sur le quotidien vu précédemment, et désormais nos personnages seront hantés par l’ombre de cet évènement. La surprise, le mystère et l’ambiguïté sont les sensations que Munro s’attache à transmettre à son lecteur.

Le treillis psychologique des histoires est complexe et la narration a des subtilités qui demandent bonne concentration, et même avec tous nos efforts, plein de petits détails vont échapper à l’observation du lecteur lambda. Si vous êtes des lecteurs quiconque comme moi, n’hésitez pas, après lecture, de vous pencher vers un des reviews sur internet, pour éclaircir des points douteux, et éventuellement revenir pour relire certains passages qui vous semblaient obscurs. C’est comme ça qu’après la troisième histoire, étant très dérouté par sa fin, j’ai pu comprendre que les deux dernières sections du récit ne suivaient la linéarité temporaire. Du coup, tout prenait du sens. Et pourtant c’était clair et net. Pour la suite j’ai été deux fois plus attentif aux détails et j’ai été littérairement comblé. Un pur bonheur.

En parlant de bonheur, la traduction du titre peut renvoyer au lecteur français à une situation du vrai bonheur et s’attendre à un roman très lumineux et positif. Rien de cela. Le livre est sombre et pessimiste, ‘Too much happiness’ c’est ça : Trop de bonheur, mais dans le sens ironique, car cette quête de bonheur ne semble jamais aboutir dans l’univers d’Alice Munro.


Citation :

« Elle a dit : “Il y a quelque chose qu’il faut, me semble-t-il, que tu saches.” Cette phrase compte sans doute parmi les plus désagréables qu’on puisse entendre. Il existe de fortes chances pour ce qu’on devrait savoir se mette à peser douloureusement sur nous, nous faisant comprendre que d’autres s’étaient longtemps chargés de ce fardeau pour nous l’épargner. »

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