Inventaire non académique de romans du monde publiés depuis 1800, sans spoilers

Littérature des 5 continents : AsieChine

Balzac et la petite tailleuse chinoise

Dai Sijie

(2000)
Langue d’origine : Français
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Province de Sichuan, Chine, 1971. Lors de la révolution culturelle instaurée par Mao Zedong, le narrateur et son ami Luo, comme tous les jeunes hommes fraichement sortis du lycée, sont considérés comme des intellectuels nocifs pour la société, et renvoyés en rééducation auprès des paysans qui habitent un village paumé dans la montagne du Phénix du Ciel. Les deux amis se lient d’amitié avec la fille du tailleur le plus connu de la montagne, tous les deux fascinés par la beauté et le charme de la jeune fille.

Dans un village voisin, ils rencontrent le binoclard, un autre jeune en rééducation qui leur prête un roman de Balzac (interdit comme presque tous les écrivains étrangers), ‘Ursule Mirouët’, qui fascine les deux jeunes, friands de toute lecture différente de celle autorisée par le gouvernement. Secrètement, le garçon cache une valise remplie de bouquins, dont plusieurs Balzac. Accéder à ce trésor de culture devient une obsession chez les deux amis.

Révolution anti-culturelle :

Ce premier roman de Dai Sijie à fort composant autobiographique, est narré à la première personne par un jeune homme non nommé, qui est probablement Dai Sijie lui-même. L’écrivain fut effectivement une victime de cette ‘rééducation’ qui éloigna des millions de jeunes étudiants de tout accès à la culture, par la fermeture des universités, l’interdiction de toute lecture non officielle, et l’exile en campagne de tous ceux qui se semblaient de près ou de loin à des intellectuels, donc forcément toxiques, et qui devrait réapprendre la voie du prolétariat (voir citation).

Avec une écriture très simple et directe, le récit s’attarde tout particulièrement sur la frustration de ces jeunes qui n’ont plus aucun accès à la culture et leur soif de nourriture intellectuelle. Cloitrés en plein air dans cet univers campagnard arriéré et sans aucune porte ouverte à la réflexion, l’angoisse de notre duo protagoniste produite par l’absence de stimule intellectuel est un cri de révolte contre toute forme d’oppression et de censure culturelle.

Les romans des auteurs étrangers comme Balzac, Flaubert, Hugo, Rolland, Brontë et Dostoïevski vont ouvrir un nouveau monde à nos amis, élargir leurs connaissances et leur permettre de rêver d’un monde meilleur. Mais cet éveil va de la main de leur initiation dans l’âge adulte, avec tout son lot de conflits et déceptions. Un insolent sens de l’humour éclaire cette histoire qui à la base est plutôt sombre. Des personnages souvent authentiques et farfelus et des situations assez rocambolesques s’enchainent dans un ensemble qui est souvent drôle et par moments franchement hilarant. Dai Sijie arrive à doser habilement les ingrédients les plus noirs du livre et les combiner avec des notes d’humour et d’espoir brillantes.

Avant d’attaquer ce livre, je recommande lire le moins possible des critiques, si vous ne voulez pas être spoliés, car le dénouement du livre (que bien sûr je ne spoilerai) est absolument crucial pour la compréhension des intentions de Dai Sijie, donc il est trop souvent commenté, notamment le dernier paragraphe du livre. C’est une belle et intéressante fin, qui provoque débat et réflexion sur tous les thèmes proposés : La relation entre les classes sociales, ainsi comme entre la ville et la province, le rapport de l’être humain à l’art et la culture, la condition féminine dans la campagne chinoise, et les ravages que la révolution culturelle a produit sur la population.


Citation :

« Deux mots sur la rééducation : dans la Chine rouge, à la fin de l’année 68, le Grand Timonier de la Révolution, le président Mao, lança un jour une campagne qui allait changer profondément le pays : les universités furent fermées, et les “jeunes intellectuels”, c’est-à-dire les lycéens qui avaient fini leurs études secondaires, furent envoyés à la campagne pour être “rééduqués par les paysans pauvres. »

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