Inventaire non académique de romans du monde publiés depuis 1800, sans spoilers

Littérature des 5 continents : AsieInde

Celle qui portait des crânes en boucles d’oreilles

Bankim Chandra Chatterji

(Kapalkundala, 1866)
Traduction : France Bhattacharya. Langue d’origine : Bengali
⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Inde, début du XVIIe siècle. Le jeune brahmane Nabakumar est sur un bateau de retour d’un voyage de pèlerinage. Le bateau échoue sur une plage déserte dans une île de l’estuaire du fleuve Ganges. Le navire réussit à repartir mais Nabakumar est abandonné par ses compagnons de voyage. Un ascète kapalik, suiveur du tantrisme, l’accueille dans sa cabane, avec l’intention de le sacrifier à la déesse Kali. Mais sa jeune servante, Kapalkundala, se propose de sauver le jeune brahmane. L’ancienne femme de Nabakumar, convertie à la foi musulmane, croisera leur chemin, compliquant davantage la vie de Nabakumar et Kapalkundala.

Tragédie shakespearienne avec passions déchainées :

‘Celle qui portait des crânes en boucles d’oreilles’ (Kapalkundala) est probablement le livre le plus facile de trouver en français de cet auteur bengali, qui eut une réputation aussi remarquable dans son pays que Balzac ou Zola en France à la même époque. Même si ses ouvrages ont un certain ton désuet, la richesse de ses intrigues, et la perspicacité psychologique de ses personnages, notamment les portraits féminins, font de Bankim Chandra Chatterji un auteur incontournable pour tous ceux qui voudraient avoir un aperçu de la littérature classique indienne.

L’intrigue, assez feuilletonesque, présente un développement surprenant, relativement imprédictible, mélangeant plusieurs inspirations shakespeariennes, quelques nuances de ‘La nuit de rois’ et de ‘La tempête’ incluses (personnages mythologiques qui se comportent comme quotidiens, femmes déguisées en homme, personnages cachés qui entendent des conversations interdites, confusion des sentiments etc…), avec les romans à rebondissements qui popularisa l’anglais Wilkie Collins (Auteur de ‘La dame de blanc’), et qui sans doute furent aussi source d’inspiration pour l’écrivain Bengali.

Il y a plusieurs romans dans ce roman. Le début du livre, avec Nabakumar façon Robinson Crusoé sur une île perdue au delta du Ganges, serait celui d’un récit d’aventures. Puis la rencontre improbable entre Nabakumar et Kapalkundala ouvre la voie à la romance mystérieuse. Mais très vite, les embrouilles provoquées par Luft-unissa, la première femme de Nabakumar, font virer le roman à la comédie de mœurs, seulement pour déboucher un peu plus tard, avec le retour de Kapalkundala, dans un registre plus sombre et tragique.

Le lecteur risque une certaine confusion due à l’excès de personnages et les changements permanents de noms et surnoms le long de la narration. Mais porté par la beauté des images évoquées, et par les deux personnages féminins principaux, le roman se lit aisément et finit même pour enchanter. En effet, le caractère complètement opposé des deux femmes, produit un contraste très intéressant vu que toutes les deux partagent le même refus de se plier aux convenances et au chemin tracé pour elles par leur entourage masculin.

À déplorer quelques excès sentimentaux, la faible profondeur psychologique du personnage masculin principal, la manque de suggestion des dialogues souvent excessivement directs et plats, ainsi comme un ton relativement désuet. Préférez à mon sens ‘Vishabriska’ (‘L’arbre vénéneux’) qui est aussi Bollywoodien niveau passion, aussi Shakespearien côté intrigue, mais plus solide et mieux structuré côté narratif.


Citation :

« Arrivé sur la plage, le jeune homme vit qu’un grand feu de bois brûlait comme la veille. Tout autour, les ingrédients du rituel tantrique avaient été disposés. Au centre, se trouvait un crâne humain rempli d’alcool. Seul manquait un cadavre. Le jeune homme devina qu’il lui appartenait de combler ce manque. »

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