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Littérature Asie Iran Zoyâ Pirzâd C’est moi qui éteins les lumières

C’est moi qui éteins les lumières

Zoyâ Pirzâd

(Cherāgh-hā-rā man khāmush mi-konam, 2001)
Traduction : Christophe Balaÿ. Langue d’origine : Persan
⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

La narratrice, Clarisse, est une femme au foyer d’origine arménienne qui appartient à une classe moyenne aisée. Son mari, Arthur, est ingénieur dans la pétrolière, et ensemble ils ont trois enfants, le garçon Armen et les jumelles Arsineh et Armineh. La mère de Clarisse habite aussi avec eux et sa sœur Alice est souvent présente. Le quotidien de Clarisse est monotone mais elle s’y prend avec entrain, gérant tout dans la maisonnée, la cuisine, les courses, le ménage et les enfants. Dans quelques moments libres éparses elle lit et fait des traductions littéraires.

L’appartement voisin accueille une nouvelle famille, formée par un homme veuf, Émile Simonian, sa fillette Émilie, et Elmira, une grand-mère autoritaire et dure, qui prend toutes les décisions. L’arrivé de cette nouvelle famille dans le voisinage va bouleverser complètement le quotidien bien rodé de Clarisse, et mettre en évidence ses frustrations. Pourrait-elle rêver d’une autre vie ?

Crise existentielle d’une femme au foyer en Iran :

C’est un livre merveilleux en toute subtilité et finesse, mais si vous êtes plutôt intéressés à des intrigues un peu plus étouffées d’action il vaudrait mieux s’abstenir : Ici il n’y a presque pas d’action, sauf un ou deux mini-rebondissements dans la dernière partie. C’est plutôt le quotidien de Clarisse qui s’étale devant nous yeux avec tout un luxe de détails saisissant et une efficacité documentaire remarquable. Chacun de ces courts chapitres nous propose une instantanée de la vie de Clarisse et sa famille, ce qui produit chez le lecteur un effet d’immersion totale. Il ne se passe grand-chose, mais le talent de Pirzâd pour l’introspection psychologique va nous faire voyager avec Clarisse pendant qu’elle navigue les eaux troubles de sa petite crise silencieuse.

Le mariage de Clarisse avec Artush est décrit à travers de son quotidien, pendant qu’ils échangent par rapport aux enfants ou à la maison, sans jamais vraiment entrer dans les ficelles de la narration sentimentale. En fait Pirzâd parle très rarement des émotions, tout est expliqué d’une façon suggérée, indirecte. À première vue, Artush semble un homme distant et peu empathique, on pourrait déduire que la lassitude de Clarisse est plus que justifiée, et que les fissures de ce mariage sont difficiles à surmonter. Notamment avec la permanente présence du voisin Émile, un homme charmant et veuf, intéressé à la culture et à la cuisine, qui semble potentiellement un homme beaucoup plus intéressant. Mais petit à petit le récit va nuancer tous les personnages. Artush n’est pas l’homme unidimensionnel qu’on croyait, et il est en effet capable d’accorder de l’attention à Clarisse, Même Elmira, l’acariâtre et envahissante mère d’Émile n’est pas si odieuse que cela une fois on apprend à la connaître.

Sans l’évoquer directement, l’ombre d’un possible lien romantique entre Clarisse et le nouveau voisin, Émile, semble déclencher les questionnements de notre héroïne, frustrée par ce quotidien teint de lassitude, ou personne ne semble vraiment s’intéresser à elle (voir citation). Mais Pirzâd traite tous ces sujets avec énormément de pudeur, subtilité et bon goût, sans aucun excès dramatique ni facilité narrative. Le lecteur a accès à la pensée de Clarisse, mais celle-ci ne se laisse pas prendre dans le jeu des confidences, et ses sentiments bouillonnants devront être décelés parmi le récit de son quotidien.

Bref, il n’y a pas ici des gentils ni des méchants, seulement des personnages nuancés avec ses failles, ses vertus et ses contradictions, plus vrais que nature. Le récit est criant de authenticité, porté par ce fabuleux talent de l’autrice à utiliser les habitudes journalières des gens simples pour développer les enjeux du roman. La place de la femme dans la société iranienne est au centre des sujets du livre, mêlant le discours sociologique à la narration du quotidien, des ambitions, des rêves et des frustrations des femmes iraniennes.

Le roman a une certaine base autobiographique, Zoyâ Pirzâd est née à Abadan d’un père musulman et d’une mère arménienne chrétienne convertie à l’islam, et comme la protagoniste de ‘C’est moi qui éteins les lumières’, elle a été aussi traductrice littéraire. Avec une écriture délicate et sensible, et une portée universelle qui se dégage d’un quotidien 100 pour cent iranien, Zoyâ Pirzâd est sans doute une écrivaine à suivre.


Citation :

« Pourquoi personne ne pensait à moi ? Pourquoi personne ne me demandait ce que je voulais ? (…) Je voudrais être seule quelques heures par jour. J’aimerais parler avec quelqu’un de ce que j’aime. Mon côté critique me pris au mot : tu veux être seule ou bien parler avec quelqu’un ? »

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