(Anak Semua Bangsa, 1980)
Traduction : Dominique Vitalyos. Langue d’origine : Indonésien
⭐⭐⭐⭐
Attention : cette critique contient peut-être des spoilers du premier volet de la série : ‘Le monde des hommes. Buru Quartet I’.
Ce que raconte ce roman :
Indonésie, juste à la fin du XIXe siècle. Minke, jeune homme indigène à l’éducation européenne, est resté à Wonokromo avec Nyai Ontosoroh, qu’il appelle affectueusement Mama, tandis que sa femme Annelies est partie aux Pays-Bas avec la famille de son père décédé, des bourgeois néerlandais. Cette séparation est pesante pour le jeune couple, mais la situation conflictuelle dans le pays sous la colonie, mène Minke à se mobiliser pour écrire dans les journaux la vérité de ce qui arrive. Son ami Kommer, insiste pour que Minke commence à écrire en Malais en vue à atteindre le peuple malaisien.
Bildungsroman partie 2 dans la colonie néerlandaise :
Comme le premier, ce deuxième volume de Buru Quartet, ‘Enfant de toutes les nations’, est un roman d’apprentissage, dans lequel on continue à retracer le passage à l’âge adulte de Minke, et sa prise de conscience de l’injustice social dont il est victime, lui et tout le reste des indigènes du pays, soumis à l’autorité arbitraire et raciste de la colonie néerlandaise, à la toute fin du XIXe siècle. Comme le premier, c’est un roman relativement lent, dans lequel il se passe peu de choses, où tout est axé sur les personnages, leur psychologie, leur conditionnements sociaux, et les complexes liens et équilibres qui se tissent entre eux et leur entourage, ainsi que leurs positionnements par rapport aux conflits qui secouent le pays.
Minke continue son évolution au fil de plusieurs rencontres. Le roman suit une structure relativement cyclique dans lequel à coup de conversations politiques ou sociologiques avec un personnage ou un autre, Minke apprend et se forme sa propre idée des choses. Les influences viennent toujours de l’extérieur, Minke n’est jamais le moteur de sa propre évolution, même s’il est très ouvert et perméable au changement. Tous les avis sont bons pour le pousser à la réflexion. Minke est plutôt comme une éponge qui absorbe les théories des autres jusqu’à en composer sa propre vision du monde.
Par exemple, Kommer va lui insister du besoin d’écrire en malais et de partir connaitre les paysans des contrées malaises. Puis, lors de ce parcours dans la campagne profonde, le paysan Trunodongso lui fait voir la réalité de l’exploitation des peuples indigènes sous la colonie. Après, d’autres personnages vont le convaincre du besoin de quitter Wonokromo et, lors d’un voyage un bateau, le néerlandais Ter Haar plante l’idée de l’indépendance dans sa tête. Ce dispositif est encore plus marqué que dans le premier volet, et c’est sûr que pour les lecteurs amateurs d’action, toutes ces bavardages sur politique et société, risquent d’être un peu too much.
La tétralogie ‘Buru Quartet’, met l’homme face à ses contradictions et ses cotés le plus sombres, sans pour autant cesser de montrer une lumière d’espoir à laquelle on peut s’accrocher pour traverser les ténèbres. Comme le premier volet, ‘Enfant de toutes las nations’ explore tous les méfaits de la colonisation (l’injustice, le racisme, l’exploitation), mais sans négliger les quelques aspects qui puissent être intéressants comme la culture et l’éducation. Dans ce volume, peut-être plus politique que le premier, Minke laisse progressivement de côté sa formation européenne, pour s’imprégner de l’idiosyncrasie, la culture et les valeurs de son propre pays.
Même si c’est un roman plutôt lent et bavard, la narration s’envole avec des moments de grand poésie et beauté. Totalement recommandable. À suivre le troisième volet…
Pramoedya Ananta Toer, plus connu comme Pram, est par excellence le plus réputé des écrivains indonésiens. Pressenti à plusieurs reprises pour le prix Nobel, son propre gouvernement mit la pression pour empêcher cette distinction, qui malheureusement ne lui fut jamais décernée. Emprisonné à plusieurs reprises par ses liens avec la mouvance communiste et ses critiques contre le gouvernement en place, Pram fut une fois de plus détenu en 1965, lors du coup d’état qui mit au pouvoir le dictateur Suharto. Pram resta plus de quatorze ans dans la prison de Buru, où il imagina, raconta et puis finalement écrivit ‘Le monde des hommes’ et ‘Enfant de toutes les nations’, les deux premiers volumes de la tétralogie ‘Buru Quartet’. Comme il est spécifié dans les deux livres, ils furent d’abord racontés en 1973 à ses codétenus, puis écrits en 1975, pour être seulement publiés en 1980, un an après la libération de Pram sous la pression internationale.
Citation :
« La vie est une affaire d’équilibre, Monsieur Minke. Tout homme dont le regard se tourne exclusivement vers la légèreté est un fou, mais celui qui ne voit que la souffrance est malade. »








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