Littérature des 5 continents : AsieIsraël

Et il y eut un matin

Sayed Kashua

(בוקר, Vayehi Boker, 2006)
Traduction : Sylvie Cohen, Edna Degon. Langue d’origine : Hébreu
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman autobiographique :

Israël 2004. Notre protagoniste et narrateur est un journaliste arabe israélien, qui travaille pour la rédaction d’un journal juif de Tel Aviv. Après l’éclatement de la seconde intifada, sa situation professionnelle n’a pas cessé de se dégrader, et ses collègues le regardent avec de plus en plus de méfiance. Avec sa femme et ses enfants, il décide de s’installer en Galilée, près de ses parents, croyant échapper au climat hostile aux arabes qui se respire dans les territoires israéliens. Il continue à se rendre à la rédaction même s’il a de moins en moins de piges, jusqu’à qu’un matin il ne peut pas quitter son village, car l’armée israélienne a installé un blocus complet et brouillé toute communication.

Quatre jours de blocus narrés par un arabe d’Israël :

Avec son expérience sur le terrain, sa connaissance autant de la société juive que de la société Arabe et sa vision de la colonisation des territoires et du conflit, Sayed Kashua, arabe israélien né des parents palestiniens en Israël, est bien placé pour éclairer le lecteur sur ce sujet très épineux du conflit Israélo-Palestinien qui s’étend depuis des décennies et qui semble ne pas avoir de solution. ‘Et il eut un matin’ est un récit journalistique sur la question, très pertinent et objectif, même si le point de vue sera totalement celui de l’écrivain et son entourage, et la présence juive sera regardée d’une façon distante, extérieure.

Selon le point de vue de Kashua, pendant quelques années la situation était partialement apaisée, juifs et arabes avaient des interactions plutôt paisibles dans les territoires occupés par Israël. Il avait fait des études à Jérusalem et l’hébreu était sa langue. Il se trouvait, jusqu’à un certain point, accepté au travail parmi les juifs, à Tel-Aviv. La seconde intifada vient basculer tout cela. Fuyant la ville, de retour dans le village de ses parents, Sayed Kashua fut victime et témoin directe de ce blocus qui isola, sans gaz, électricité, eau, ni même évacuation des égouts, un bon pourcentage des villages arabes qui se trouvaient en territoire Israélien, le long de quelques jours.

Sans doute le positionnement de notre protagoniste-narrateur contre la colonisation et les méthodes du gouvernement israélien est clair, critique et sans ambages, mais le récit est riche en nuances, et évite judicieusement de tomber dans les ficelles faciles de la dénonciation. Kashua reste très lucide sur le peuple palestinien, auquel il ne semble adhérer complétement non plus. Sayed Kashua présente un entourage arabe ignorant et parfois égoïste, incapable de s’organiser et de montrer une face commune face à l’agression. L’écrivain se trouve en décalage permanent autant avec les juifs qu’avec les arabes, et même au sein de sa propre famille. Cette incompréhension du monde qui l’entoure est le squelette dramatique du roman.

Comme facilement se découle du texte, la seule option pour Sayed Kashua sera l’exil, et c’est la voie qu’il choisit en 2014. Immigré au États-Unis avec femme et enfants, Kashua utilise ses écrits pour plaider pour un changement dans la façon comment le peuple israélien perçoit la communauté Arabe.  

Même si littérairement le récit ne va pas plus loin que le contenu qui propose, le roman se lit avec facilité et bien évidemment sa lecture sera d’un intérêt capital pour tous ce qui s’intéressent de près ou de loin à ce conflit.


Citation :

« Je les déteste, comme je me déteste d’avoir voulu croire que j’étais comme eux. J’allais déjeuner avec eux, je plaisantais, je jouais les bouffons pour les distraire, mais je n’ai jamais réussi à être sur un pied d’égalité avec eux, ils s’ingéniaient à me faire sentir ma différence. »

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