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Et tournera la roue

Selahattin Demirtaş

(Devran, 2019)
Traduction : Emmanuelle Collas. Langue d’origine : Turc
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce recueil de nouvelles :

Dans la première nouvelle de ce recueil, ‘La roue finira bien par tourner’, le procureur Salim Bey traverse une crise d’angoisse que personne ne semble comprendre. Un accident a failli tuer son fils Kerem, et malgré que le garçon s’en est sorti, ce drame a réveillé un ancien traumatisme chez le père, enfoui dans son esprit depuis une trentaine d’années, que maintenant revient le hanter insidieusement. Salim Bey quitte la ville pour se rendre dans un village enclavé au milieu des montagnes enneigés, à la recherche de la seule personne qui peut lui apporter la réponse à ses questionnements.

La marque inéluctable du destin :

Malgré la pression de la communauté internationale, le journaliste, écrivain et homme politique Selahattin Demirtaş reste emprisonné en Turquie à l’heure d’écrire cette critique (2023), accusé de terrorisme et injures contre le président Erdogan, pendant les purges qui suivirent la tentative de coup d’état de 2016. Selahattin Demirtaş siège comme député à l’Assemblée nationale de Turquie depuis 2007, dans le groupe parlementaire du Parti démocratique des peuples (HDP), parti qui défense les droits de la communauté kurde. En 2018, il dut se présenter aux élections depuis sa cellule de prison. Cet infatigable défenseur des droits de l’homme et représentant du peuple kurde en Turquie, prône pour le désarmement du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), groupe considéré terroriste et dont Demirtaş est accusé d’en faire la propagande.

C’est aussi depuis la prison que Demirtaş écrit ces quatorze nouvelles, qui pour la plupart cèdent la parole aux pauvres, aux opprimés, aux simples d’esprit, et aux laissés par compte. La plupart des nouvelles se déroulent à Istanbul ou au Kurdistan turc. L’intérêt est là mais, comme dans tout recueil le résultat est peut-être variable et inégal. Ma préférée est sans doute la toute première, celle qui donne le titre au recueil : ‘La roue finira bien par tourner’ (‘Devran’), très épurée et émouvante, au développement assez percutant. Très belle aussi ‘Le royaume de mon grand-père’ ou un jeune homme découvre l’incroyable passé caché de son grand-père. En général je trouve plus réussites celles qui traitent le contexte social difficile des gens simples, la précarité, le chômage, les difficultés pour joindre les deux bouts, et les liens de famille. À mon sens, l’écrivain se dévoile moins efficace quand il se met à décortiquer des états d’âme amoureux, tombant plus dans les lieux communs.

Sans parler vraiment politique, comme on pouvait peut-être s’attendre de quelqu’un emprisonné par ses idées, les nouvelles de Selahattin Demirtaş parlent plutôt de ce qui fait de nous des êtres humains. Nos faiblesses, nos rêves et nos petits revirements, nos joies et nos misères. Souvent les personnages de ces nouvelles changent d’avis, décident de faire autrement, cèdent à un accès de faiblesse, avouent une faute, ou finalement affrontent son passé. Ces changements de direction ne font que souligner le côté humain de l’œuvre.

Malgré cette haleine très humaniste, les destinées des protagonistes seront très diverses, comme si l’avenir était quelque chose d’insaisissable, d’inéluctable, totalement indépendant de nos petites décisions. Cela finit parfois bien, parfois mal, les misérables finissent parfois encore plus misérables et les méchants échappent d’autres fois à la punition. Certaines nouvelles donnent de l’espoir à ses protagonistes tandis que d’autres les font sombrer dans la détresse, même jusqu’à des conséquences tragiques. C’est le côté aléatoire du destin qui est mis à l’œuvre, pour nous indiquer que, quoi que l’on fasse, la roue continuera à tourner.


Citation :

« De ce jour, Salim Bey, dont le cœur était déchiré par une intense souffrance, ne cessait de se tourmenter. Il y avait une autre chose. Il ne l’avait pas ressenti à ce moment-là mais ça le taraudait depuis longtemps. Le regard abattu, les blessures et les contusions de Kerem avaient réveillé quelque chose qui dormait au plus profond de lui et qu’il n’avait jamais voulu affronter. Un souvenir qu’il voulait oublier… »

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