Littérature des 5 continents : Asie・Chine
Littérature Asie Chine Xinran Funérailles célestes

Funérailles célestes

Xinran

(Sky Burial, 2004)
Traduction : Maïa Bhârathî. Langue d’origine : Chinois/Anglais (*)
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

1994. Dans une cafétéria d’une ville chinoise, l’écrivaine Xinran écoute le récit d’une vielle dame habillée comme une tibétaine mais qui se révèle être une femme chinoise qui a passé plus de 30 ans au Tibet à la recherche de son mari. Il s’en suit son récit qui commence en 1958. Shu Wen, jeune médecin chinoise vient de se marier avec Wang Kejun, aussi médecin. Ils travaillent tous les deux dans l’armée chinoise. À peine quelques semaines après le mariage, Kejun est mobilisé avec son unité au Tibet, alors en pleine expansion de la révolution culturelle chinoise. Aussitôt des nouvelles de sa mort se répandent mais l’évènement semble mystérieux et l’armée ne facilite aucune information concrète. Shu Wen partira au Tibet et passera plus de trente années dans les montagnes reculées du Tibet, à la recherche de son âme sœur.

Histoire d’amour dans les hauts plateaux tibétains :

Xinran raconte l’histoire d’un voyage initiatique : Partie pour chercher la vérité du destin de son mari, Shu Wen passera d’être une chinoise banale et mondaine à être la vieille tibétaine à profonde spiritualité qu’on rencontre au début du livre. C’est le Tibet, avec ses montagnes remplies du silence grandiose, ses gens simples et honnêtes, et son paysage époustouflant au-dessus des nuages, ce qui va opérer les changements chez Wen et ouvrir son esprit à toute une nouvelle et fascinante culture. Au point que quand elle revient de cet univers reculé, où elle a passé plus de trente ans presque sans nouvelles du monde extérieur, Wen sera une autre personne. Le Tibet, terre secrète aux traditions ancestrales, sera désormais sa patrie. L’amour pour ce pays qui dégage ce livre est indéniable.

On a trois femmes : Xinran, qui écoute le récit de Shu Wen, et Shu Wen qui a son tour écoute (dans une bonne partie du livre) le récit d’une troisième femme, Zhuoma, aussi en recherche de son mari. Ces personnages ne sont pas trop différenciés. Leur rapport aux grandes espaces et au conflit sino-tibétain est au-dessus de tout travail de description de caractère. Ces femmes semblent être une seule : La femme déterminée qui n’abandonne jamais, malgré les épreuves qui doit traverser.

On apprend énormément des choses de la culture tibétaine, notamment sur le quotidien et le mode de vie des habitants de la montagne (Comme la famille d’éleveurs nomades qui accueille Shu Wen), sur la religion et la vie dans ses monastères bouddhistes perchés dans des montagnes isolées, et aussi sur ses traditions ancestrales, comme ces funérailles célestes, dans lesquelles on prépare le cadavre du mort pour être entièrement mangé par les vautours. Le dépaysement est absolu et l’atmosphère est saisissante. Cet émerveillement face au Tibet est sans doute la partie la plus réussie du livre.

Ce roman, qui se veut basé sur des évènements réels, parfois même rangé dans la non-fiction, est quelque part difficile de classer. On ne sait pas trop à quel point le côté ‘vraie’ de l’histoire n’est pas plutôt un peu romancé, mais il le semble fortement. C’est une belle histoire et un beau livre, même si parfois le sentimentalisme des personnages semble trop appuyé, et la larme est un peu trop facile. Mais ce qui me faisait moins croire à la véracité du récit c’est le silence radio par rapport aux aberrations propitiées par l’armée chinoise au Tibet. Je n’en connais pas grand-chose en histoire du Tibet, mais même pour un lecteur lambda, il y a pas mal de choses qui me laissent perplexe.

La rencontre avec le personnage de la tibétaine Zhuoma, qui, comme par hasard, a vécu en Chine et admire la culture chinoise est déjà suspect. Même elle nomme son serviteur/amoureux Tiananmen ! Mais le comble est la présentation de la mission militaire de Kejun, le mari de Wen, comme une équipe de « pacification ». Cela me semble directement perturbateur. Citation du libre sur l’objectif des gardes rouges : “On voulait seulement porter toutes les connaissances chinoises à vous, pour améliorer vos vies”. Oui, c’est cela…

Les gardes rouges, arrivent au Tibet en 1966, chargés de répandre la révolution culturelle de Mao Zedong au Tibet. Sauf que pour beaucoup des historiens, « …les gardes rouges détruisirent de façon systématique, méthodique, calculée, planifiée et complète la civilisation tibétaine » (Pierre-Antoine Donnet). Quoi qu’il en soit, plein de temples bouddhistes furent détruits, et la répression contre les dissidents politiques fut dure : Tortures, emprisonnement, exécution de moines… Puis, une invasion démographique dans laquelle les tibétains se retrouvèrent à être une minorité dans son propre territoire.

Selon le récit de Shu Wen, elle vécut isolée dans les montagnes, presque sans nouvelles du monde extérieur. Mais justement après elle parle d’un système de renseignement par le biais des voyageurs qui donnerait des nouvelles des montagnes et des autres monastères. Il semble impossible que en trente ans, les nouvelles de ses monastères détruits et de ce colossal anéantissement culturel ne fassent aucun écho dans ces montagnes. Ni vu ni connu, quand le monde extérieur réapparait dans le livre, on est déjà dans le post révolution avec Deng Xiaoping au pouvoir, les monastères ont été reconstruits et tous sont amis. Toutes ces absences dans le récit sont très convenues.

Il y a la possibilité que Xinran ait oublié part du récit de Shun Wen (Selon le livre, elles se sont vues seulement le long de deux jours en 1994 pour plus jamais se revoir), ou peut-être Shen Wun ellipse certaines parties elle-même. Ou peut-être tout cela n’est qu’une fiction avec des bons sentiments d’amitié sino-tibétaine. Bref, un beau roman avec une belle histoire, mais donc le côté ‘vraie’ semble plus un leurre pour fasciner le publique qu’une réalité.

(*) La traduction française part de la version anglaise, comme s’il était la version originale. Effectivement le livre fut édité dans sa première version en anglais, traduit du chinois par Julia Lovell et Etser Tyldesleyen en étroite collaboration avec Xinran, résidant alors à Londres.


Citation :

« Elle en venait petit à petit à comprendre que le Tibet tout entier était un grand monastère. Tous ses habitants étaient inspirés par le même esprit religieux, qu’ils portent ou non des robes de moines. »

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