Littérature des 5 continents : Asie・Liban

Histoire de la Grande Maison

Charif Majdalani

(2005)
Langue d’origine : Français
⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Suite à la mort de son père, Wakim Nassar sera contraint d’abandonner la maison de la famille à Beyrouth. Déterminé à prendre sa revanche sur les cartes que la vie lui a données, Wakim apprendra très tôt à se prendre en charge, s’installant avec son frère à Ayn Chir, dans une région peuplée d’habitants du désert. Avant de fonder la maison de son futur clan, Wakim lancera dans ce domaine ses premières exploitations agricoles, faisant pousser des oranges au lieu des mûres, alors beaucoup plus connues et répandues.

Histoire d’un clan et d’un pays :

À travers l’histoire de la grande maison fondée par le personnage réel de Wakim Nassar, grand-père de l’auteur, Majdalani dresse un portrait très dense et riche de l’histoire du Liban pendant les dernières années de la domination ottomane, puis pendant le protectorat français. C’est dans un Liban pétri de diversité que Wakim prend l’élan qui lui permettra de s’y hisser et de venger l’injustice commise contre lui et son frère. Jeunes, ils ont été contraints de fuir la maison de la famille suite à la mort de leur père. Issu d’une famille d’origine grecque orthodoxe, Wakim grandit et assoit sa domination dans un Liban pétri d’une fascinante diversité religieuse et culturelle.

Même si, pour la plupart, le récit est narré à la troisième personne, parfois, les souvenirs sombrent dans le brouillard et le narrateur hésite face à certaines parties du passé qui apparaissent plus insaisissables. Il prendra alors les rênes du récit à la première personne et au présent, comme pour souligner cette difficulté à ressasser la réalité du passé dans toute sa complexité, improvisant, selon son propre aveu, des dialogues hypothétiques et théorisant sur des situations possibles, même si peu probables. Ces alternances développent le thème de la construction de la mémoire et enrichissent la sensation de nostalgie et de retrouvailles tumultueuses avec le passé.

En tout cas, c’est évident qu’en décryptant la vie de son aïeul, l’objectif de Majdalani est autre que le récit autobiographique proprement dit. À travers la petite histoire de son grand-père et son acharnement à cimenter sa réussite, l’écrivain veut sans doute parler de la grande histoire et comparer cette soif de vie du personnage central avec l’élan de tout un pays vers l’avenir. Les aventures foisonnantes de Wakim et de sa famille sont ainsi mises en regard avec l’histoire complexe du pays, l’idiosyncrasie de sa société et la richesse de son patrimoine culturel et religieux.

Les personnages du livre sont divers et nuancés, pleins d’autant de lumières que de zones d’ombre. Même les ennemis de Wakim, peut-être les personnages les plus schématiques du récit, auront suffisamment de profondeur pour tisser un portrait réaliste de la société libanaise face aux changements qui s’opèrent lors du passage du XIXe au XXe siècle.

Beau texte, écrit avec une certaine économie de style et même une certaine simplicité qui contrastent avec la dimension et la grandeur de ce qui est raconté, le récit de l’ascension de Wakim Nassar et l’histoire de la maison du clan sont narrés avec brio et vigueur narrative. Même si, au début, le lecteur peut éprouver certaines difficultés à suivre le récit, vu sa densité, le storytelling est tellement brillant que la narration se déroule avec aisance et efficacité.

Magnifique.


Citation :

« Le lendemain, à l’aube, avant même l’arrivée de Gérios, il se promène entre les arbres à la recherche des premières fleurs. Mais il n’en trouve pas une seule. Pourtant, le soir, et tous les autres soirs, le parfum est là, fugace, rare, précieux, levé par la brise, le surprenant juste au moment où il renonce à le sentir. Et un soir, alors que quelques fermiers qui veillaient chez lui sont sur le perron et s’apprêtent à partir, l’odeur suave et douce s’impose à chacun indubitablement, non pas passagère, libérée soudain par un petit vent, mais bien là, présente dans l’air de la nuit comme si elle en était l’essence même. »

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