Littérature des 5 continents : Asie・Kirghizstan

Il fut un blanc navire

Tchinguiz Aïtmatov

(Белый пароход, 1970)
Traduction : Lily Denis.     Langue d’origine : Russe
⭐⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Depuis un rocher qui surplombe le lac Issyk-Koul, un jeune garçon orphelin attend chaque jour le passage d’un majestueux navire blanc, sur lequel il rêve de monter afin de fuir sa morne existence. Élevé par son grand-père dans un hameau des montagnes kirghizes, il fait face au mépris permanent du reste de sa famille, notamment de son oncle Orozkoul, qui décharge régulièrement sa colère sur sa tante Békéi en la frappant violemment.

Dans ce contexte difficile, seule l’école permet au jeune garçon d’envisager un avenir meilleur. Jusqu’au jour où il aperçoit un troupeau de mârals, des cervidés légendaires qui descendent rarement dans la vallée. Fasciné, il voit dans la Mère des mârals un symbole d’espoir.

Symbolisme écologique et montagnes kirghizes :

Riche en symboles et en métaphores, ‘Il faut un blanc navire’ est, à mon sens, l’un des plus brillants récits du maître des lettres kirghizes, bien qu’il l’ait cette fois écrit originellement en russe. Le jeune protagoniste est un orphelin qui attribue des qualités mythiques au navire blanc qu’il contemple depuis son rocher, rêvant de l’improbable retour du père qui l’a abandonné et qui viendrait l’emmener ailleurs à bord de ce bateau. Pour rejoindre le navire, il devrait devenir un poisson et suivre le cours de l’eau jusqu’au lac.

Rêvant de nager dans ses eaux sous la forme d’un poisson, il communique avec le lac et donne des noms propres aux rochers qui l’entourent. Il parle même au cartable que son grand-père lui a offert pour qu’il puisse enfin aller à l’école, symbole de l’épanouissement personnel et de la maturité qui approche. Ses rêves prennent aussi la forme des traditions mythologiques kirghizes lorsqu’il contemple le troupeau de mârals qui avance dans la vallée, guidé par la majestueuse Mère des mârals, allégorie de la mère du peuple kirghiz. Si le navire blanc incarne ce père absent, ce cervidé royal symbolise peut-être la figure maternelle manquante.

Un sentiment d’écologie profondément spirituelle parcourt la narration, dans une veine qui rappelle par moments celle du maître de l’animation japonaise, Hayao Miyazaki. De nombreux passages contemplatifs témoignent de la connexion du roman avec la nature. Les paysages grandioses des montagnes kirghizes occupent, comme dans toute l’œuvre de son auteur, une place centrale dans le récit, accompagnant le parcours du garçon vers l’âge adulte. ‘Il fut un blanc navire’ respecte tous les codes du Bildungsroman, ou roman d’apprentissage, culminant, sans spoiler,  dans un véritable rite de passage au moment du dénouement.

C’est une œuvre courte et ciselée, souvent dure, mais dont la dimension tragique demeure constamment baignée par l’espoir qu’ailleurs existe un avenir possible, malgré tout. Une superbe narration dans toute sa simplicité.


Citation :

« Soudain, une idée désespérée fulgura dans son esprit : ‘Je lâche tout, et je pars droit devant moi !’ Mais il comprit aussitôt qu’il ne partirait nulle part. Nulle part personne n’avait besoin de lui et jamais il ne saurait se créer l’existence dont il rêvait. »

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