Littérature des 5 continents : AsieJapon

La fille de la supérette

Sayaka Murata

(Konbini (コンビニ人間), 2016)
Traduction : Mathilde Tamae-Bouhon.   Langue d’origine : Japonais
⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

À 36 ans, Keiko Furukura continue à travailler par heures dans la supérette où elle a travaillé depuis ses 18 ans, un emploi peu intéressant pour son entourage mais dans lequel elle semble se trouver confortablement à l’aise. Tandis que ses copines d’études ont trouvé des bons emplois et sont déjà mariés et avec enfants, Keiko est en décalage complet avec le monde extérieur, et seulement semble comprendre les normes simples du travail dans le Konbini. L’arrivée d’un nouvel employé va lui fournir une nouvelle opportunité de s’approcher du monde de la normalité auquel elle aspire toujours d’appartenir.

Une intruse dans le monde des normaux :

Narré à la première personne, ‘La fille de la supérette’, connu auparavant sur le titre ‘Konbini’, est un récit assez singulier, qui se centre sur la perception toujours en décalage d’une femme qui se situe clairement quelque part dans le spectre de l’autisme, même si cela n’est jamais mentionné dans le roman. Comme sa protagoniste, Sayaka Murata a travaillé pendant presque dix-huit ans dans une de ces supérettes japonaises ouvertes 24h et connues comme Konbini.

Certaines études semblent différencier un autisme féminin, qui ferait que les femmes soient plus enclines à des expressions plus internes comme l’anxiété ou la dépression, tandis que chez les garçons, cela se traduirait par une tendance à externaliser les symptômes et tomber dans des troubles de comportement. Le personnage de Keiko rentrerait dans cette idée plus internalisée de l’autisme ‘féminin’ : Elle dédie une bonne partie de sa vie à analyser les comportements sociaux qu’elle ne comprend absolument pas, avec la simple intention de pouvoir prétendre d’être normale. Elle décortique les réactions de ses anciennes camarades d’études, et consulte sa sœur régulièrement pour apprendre les mécanismes de la normalité, en vue à correspondre à l’image qui est attendue d’elle. Paraitre normale pour se faciliter la vie semble être la motivation principale de Keiko, mais le récit ne reste pas là, et creuse plus profondément dans ce qui est à mon sens la clé du récit : Le lien qui unit Keiko au Konbini à travers son travail.

Même si par sa condition et son décalage, elle ne serait peut-être pas l’employée idéale, avec les années elle a développé des multiples stratégies qui lui permettent d’évoluer normalement dans ce monde connu et prévisible qui est le Konbini dans lequel elle travaille. Ce micro-cosmos stable à la mécanique simple et compréhensible, lui fournit la stabilité et le rythme de vie, mais aussi la sensation de foyer et d’appartenance dont Keiko a absolument besoin pour se sentir en lien avec la société.

Proposant une vision assez réaliste d’une personne atteinte d’autisme, ‘La fille de la supérette’ est un court récit qui se lit avec une facilité déconcertante, malgré le relatif manque d’action et de développement narratif. Sans besoin de grands rebondissements, grâce à la tendresse qui inspire sa protagoniste et à sa simplicité narrative, Sayaka Murata réussit à nous embarquer dans une vie que beaucoup considérerait abrutissante, mais qui pour Keiko se révèle salvatrice et apaisante.

Du easy reading japonais, mais avec du sens.


Citations :

« Dans ce monde régi par la normalité, tout intrus se voit discrètement éliminé. Tout être non conforme doit être écarté. »

 

« (…) sortie de mon manuel de l’employé dont j’appliquais à la perfection les directives, je n’avais pas la moindre idée de la façon dont fonctionnait une personne normale. »

 

« Les gens ordinaires n’aiment rien tant qu’à juger ceux qui sortent de la norme. »

 

« La société moderne a beau mettre en avant l’individualisme, toute personne qui ne contribue pas est écartée, neutralisée, et pour finir mise au ban de la communauté. »

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