Inventaire non académique de romans du monde publiés depuis 1800, sans spoilers

Littérature des 5 continents : AsieCorée du Sud

La végétarienne

Han Kang

(채식주의자, 2007)
Traduction : Jeong Eun-jin et Jacques Bailliot. Langue d’origine : Coréen
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Le mari de Yŏnghye est un homme banal qui croit être marié avec une femme banale. Une nuit il se réveille, et trouve sa femme, Yonghye, en train de regarder dans le frigidaire avec un air hébété. Yonghye, à la suite d’un rêve, va jeter toute la nourriture d’origine animale et devenir une stricte végétarienne. Pour son mari, sa famille et son entourage c’est l’incompréhension totale. D’autant plus que ce n’est que le début d’une étrange métamorphose chez la femme.

Ce n’est pas un roman sur le végétarisme :

Ce très beau roman, étrange et par moments malsain, est parfois mal compris par certaines critiques. La confusion vient aussi du titre du livre que à mon sens est un peu trompeur (Et j’ai bien vérifié, c’est aussi le titre original coréen). Le problème c’est qu’ici on ne parle pas d’une végétarienne, on s’en fout si l’écrivaine ou le lecteur est pour ou contre la viande ou le végétarisme. Ce livre ne doit pas générer aucun débat sur la question du végétarisme car ce n’est pas du tout le sujet ici.

À mon sens le sujet central su livre c’est l’exploration des limites de la liberté des choix individuels face à son impacte dans la société, et l’incompréhension qui peut générer l’exercice de notre liberté quand notre entourage n’accepte pas nos choix. Yonghye prend une décision un peu radicale, certes, pas manger de viande, qui petit à petit va s’amplifier (Je ne spoilerai pas davantage). Les réactions s’enchainent sans que personne arrive à respecter son choix, qui est pourtant un choix individuel et personnel. La froideur de son mari, la fascination malsaine du beau-frère, la colère des parents, la déroute de sa sœur. Toutes les réactions visent à faire changer Yonghye et la faire revenir dans le chemin tracé. Hormis sa sœur, qui essaye timidement de comprendre, l’entourage de Yonghye ne fait que contester son choix.

Il y a aussi une question de santé, qui place le débat dans un niveau assez ambivalent et c’est cela qui est intéressant. À quel point on doit respecter les choix d’un individu adulte s’ils mettent en danger sa propre santé ?

La structure du roman est aussi très bien ficelée. Trois parties, chacune avec un narrateur : Le mari, le beau-frère, la sœur. Cette narration polyphonique nous élargit la perspective sur le personnage central, qui ne s’exprime pas comme à narratrice. Son trouble n’est jamais décrit par elle-même en première personne, on a droit que à quelques bribes du dialogue, dont une ligne de dialogue très claire vers la dernière partie du livre, que je ne reproduirai pas ici, mais que nous permet de trouver un peu d’empathie avec ce personnage si insaisissable. C’est peut-être l’objectif de l’écrivaine, qu’on ne puisse pas s’identifier avec elle ? Pas sûr.

Roman original, osé et épuré, avec une réflexion intéressante sur les droits qu’on a sur notre propre corps, mais que j’aurais aimé qui se développe d’une façon moins éthérée et avec une conclusion un peu moins vague. Pas mal des romans asiatiques ont des dénouements peu marqués ou ambivalents, c’est peut-être une façon d’écrire ancrée dans la culture ?


Citation :

« Si je l’avais épousée, bien qu’elle fût dépourvue de tout charme remarquable, c’était parce qu’elle n’avait pas non plus de défaut notable. La banalité qui caractérisait cette créature sans éclat, ni esprit ni sophistication aucune, m’avait mis à l’aise. Je n’avais pas eu à faire semblant d’être cultivé pour l’impressionner, à me précipiter pour ne pas être en retard à nos rendez-vous, à nourrir des complexes en me comparant aux mannequins des catalogues de mode. Devant elle, je n’avais pas honte de mon ventre, qui avait commencé à se bomber dès l’âge de vingt-cinq ans à peu près, ni de mes bras et de mes jambes, que je n’arrivais pas à muscler malgré mes efforts, ni même de mon sexe, dont les modestes proportions m’avaient toujours inspiré un sentiment d’infériorité que je prenais soin de dissimuler. »

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