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Littérature des 5 continents : AsieJapon

Le grondement de la montagne

Yasunari Kawabata*

(山の音, yama no oto, 1954)
Traduction : Sylvie Regnault-Gatier. Langue d’origine : Japonais
⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Perturbé par un étrange bruit qui vient de la montagne, le soixantenaire Shingo le prend comme un présage de l’approche de la mort. Autour de ce chef de famille, tout semble s’écrouler. Son mariage ne semble plus avoir aucune connexion avec lui, et le fantôme de son premier amour hante ses pensées. Il s’était marié très jeune avec Yasuko, après la mort tragique de la sœur de ce dernière, véritable amour de jeunesse de Shingo. De plus, toute la famille semble tomber dans la détresse et le chaos. Son fils Shûichi délaisse sa femme Kikuko, et prend une maîtresse, et sa fille Fusako revient à la maison avec ses filles après un divorce compliqué. Le vieux Shingo semble seulement s’attacher à Kikuko, la jeune femme délaissée par son fils.

Bilan avant la fin :

A l’approche de la mort ce soixantenaire réfléchit sur l’absence de grâce qui a marqué toute son existence. Après la mort de son amour de jeunesse, Shingo s’est marié avec la sœur de celle-ci, mais sans trop savoir pourquoi. C’est le début d’une vie grise et sans âme, sur laquelle il portera un regard rempli d’amertume et de regret, à l’approche du dénouement final. À travers le gâchis des vies de ses deux enfants, Shingo évaluera son propre échec, dans un contexte d’après-guerre très morne, qui marque tous les personnages du roman.

Comme d’habitude dans l’œuvre du prix Nobel japonais, ‘Le grondement de la montagne’ est une œuvre très subtile, narrée avec une exquise sensibilité et finesse. Les sentiments ne sont jamais vraiment exprimés, tout est simplement suggéré, les non-dits sont beaucoup plus importants que les dialogues eux-mêmes, et la nature prend une place symbolique très important dans le livre. Avec un sens un peu plus réaliste que d’autres œuvres de Kawabata (‘Pays de neige’ par exemple), le livre restera très axé sur le quotidien des personnages le long de quelques mois, évitant toute dérive sur ce monde onirique ou irréel plus présent dans d’autres romans de l’écrivain.

Dans cette réflexion mélancolique sur l’homme face à la décrépitude, seul un phare semble éclairer la narration et lui donner toute sa poésie : Entre Shingo et sa belle-fille Kikuko s’établit une connexion profonde qui est la seule source de pureté dans la vie du vieillard, et peut-être aussi dans celle de la jeune femme. Cette relation n’est jamais trop détaillée et restera toujours dans une espèce de nébuleuse. Il s’agit d’une amitié platonique ? C’est plutôt une attirance mutuelle pudique ? Peu importe. En mettant au cœur du récit ce rapport émotionnel où les deux personnages essaient de trouver du sens à leurs vies, Kawabata pourra véhiculer son ressenti sur la joie et l’amertume de l’existence.


Citation :

« Shingo se demanda s’il n’entendait pas la mer, mais non, c’était bien le grondement de la montagne. Il ressemble, ce grondement, à celui du vent lointain, mais c’est un bruit d’une force profonde, un rugissement surgi du cœur de la terre. Comme il semblait à Shingo qu’il ne résonnait peut-être que dans sa tête et pouvait provenir d’un bourdonnement d’oreilles, il secoua le chef. Le bruit cessa. Alors, Shingo fut effrayé. Il frissonna comme si l’heure de sa mort lui avait été révélée. »

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