(2017)
Langue d’origine : Français
⭐⭐⭐
Ce que raconte ce roman :
Après vingt-cinq ans passés à travailler à Paris, Farzand entreprend de retourner dans son village natal du Kurdistan syrien. Mais la région est dévastée par la guerre et l’accès lui est impossible. Il se rend alors à Diyarbakır, sur les rives du Tigre, en Turquie, afin de contempler son village situé de l’autre côté du fleuve. C’est là qu’il rencontre Mirza, un jeune garçon qui vend des pépins de pastèque et qui lui rappelle son propre enfant, décédé à Paris.
Le retour de Martin Guerre en Kurdistan :
Le propre Hussain averti en début du livre que ‘Le rêveur des bords du Tigre’ n’est pas autobiographique, même si la narration recoupe sans doute certains éléments de son propre vécu d’exilé kurde à Paris tentant de retourner dans le Kurdistan de son enfance. Ce roman du retour s’attarde sur la contemplation de la dévastation et dérive vers des réflexions sur la guerre et la folie des hommes. Bien que Hussain se montre très pessimiste quant au destin du Kurdistan et à ses possibilités de construire un État, il se révèle également très critique à l’égard du nationalisme kurde et de l’endoctrinement perpétré par les milices kurdes. Les réflexions de l’écrivain affleurent souvent dans la narration, parfois de manière très directe, reléguant le récit au second plan.
Parenthèse : Le Kurdistan est une région géographique et culturelle dont le territoire s’étend entre la Turquie, la Syrie, l’Iran et l’Irak. Ce territoire sans État abrite environ 60 millions de Kurdes. Malmené autant par l’histoire passée comme par l’histoire contemporaine, le peuple kurde bénéficie de très peu de reconnaissance officielle, malgré une langue et une culture propres, ainsi que plus de mille ans d’histoire.
‘Le rêveur des bords du Tigre’ est très intéressant pour comprendre, de l’intérieur, la situation complexe des Kurdes après le déclenchement de la guerre civile syrienne en 2011. Mais, à mon sens, d’un point de vue strictement littéraire, la partie la plus solide et la plus aboutie du livre réside dans la relation de Farzand avec le jeune Mirza et sa mère. Le père de Mirza était parti faire la révolution au sein des milices kurdes et, peu de temps après, Perwaneh, la sœur de Mirza, est partie à son tour rejoindre les combattants afin de retrouver son père.
C’est dans ce contexte particulièrement traumatisant que débute la partie la plus évocatrice du roman. La mère du jeune Mirza confond Farzand, le visiteur de passage, avec son mari disparu après avoir rejoint les combattants kurdes. Le récit établit alors un parallèle avec l’affaire Martin Guerre. ‘Le retour de Martin Guerre’, film français interprété par Gérard Depardieu et Nathalie Baye, retrace une affaire réelle survenue en 1561, dans laquelle un paysan usurpe l’identité d’un homme après neuf années d’absence. De façon jusqu’à un certain point similaire, Farzand, dans l’élan de son retour, commence à avoir le sentiment d’être comme greffé à la famille de Mirza.
Récit documentaire sur la situation d’un peuple sans État, roman émouvant centré sur un drame familial, ou encore narration métaphorique peuplée d’oiseaux qui parlent au milieu des décombres d’un pays dévasté : tous ces éléments coexistent dans ‘Le rêveur des bords du Tigre’. Très beau roman même si pas complètement solide dans son approche et sa structure.
Citations :
« Tout n’est pas perdu tant qu’on est mécontent de soi, disait Cioran. De retour chez moi, j’allais retrouver la protection de deux bras bleus, le Tigre et l’Euphrate. Je fis don de mon cœur à Dara et à Paris, et réservai le reste pour ma Mésopotamie natale. Comme j’étais parti vingt-cinq ans auparavant, j’allais rentrer, avec une volonté à abattre les montagnes. Il était temps pour moi de déchiffrer les cunéiformes de mon destin. La guerre dévastait la région et les hommes, les femmes et les enfants tombaient comme les feuilles des arbres en plein automne. La boucle était bouclée. Les dés de nouveau jetés. »
« Le moineau vint se percher sur mon épaule. La lune cheminait dans le ciel, saupoudrant de sa lumière froide et argentée la surface du fleuve. Combien de morts en martyrs comme Perwaneh ? Un génocide tranquille, sur le point d’être parfaitement achevé, se déroulait dans un espace sans dieux. Les seigneurs de guerre, au banquet du malheur kurde, s’en mettaient plein la panse. À chaque pas que je faisais dans ce pays je foulais un sol miné, je me déplaçais sur une plaie béante. Je vidai ma petite bouteille de raki à la santé de tous les oiseaux du monde. »








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