Littérature des 5 continents : Asie・Inde
Littérature Asie Inde Aravind Adiga Le tigre blanc

Le tigre blanc

Aravind Adiga

(The White Tiger, 2008)
Traduction : Annick Le Goyat. Langue d’origine : Anglais
⭐⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Le tigre blanc est Balram Hawai, un entrepreneur de Bangalore qui, malgré être né dans le quartier pauvre des Ténèbres, et à priori condamné à une vie de misère et humiliations, a réussi dans la vie, dépassant le stade de servitude et s’installant à son compte avec succès dans le quartier des affaires. Le long de quelques lettres adressées au premier ministre de la Chine, qui est censé visiter l’Inde sous peu, Balram va lui raconter son incroyable parcours. Sa réussite à l’école qu’il dut arrêter pour se mettre à travailler dans le charbon pour payer le mariage de sa cousine, ses années dans le tea shop de la famille, et finalement son travail comme à chauffeur d’une famille riche à Bangalore puis à Delhi. Et aussi, Le tigre blanc expliquera l’acte inconfessable qui facilitera son ascension.

Ma vie dans la cage à poules :

Un des chapitres nous décrit tout le sujet du livre en une métaphore simple : En Inde on a des millions de poules, fourrés dans des cages minuscules. Lorsqu’on tue une poule et le sang et les viscères tombent sur les autres poules, elles savent donc, qu’elles vont mourir, et pourtant elles ne se rebellent pas. C’est un peu le moteur de ce roman : Tous ces milliards de gens qui vivent dans la misère, condamnés à la servitude, à l’humiliation jour après jour…. Pourquoi ils ne se rebellent pas contre leurs maîtres ?

Le livre met une bonne partie à nous expliquer cela d’une façon très convaincante. Les maîtres connaissent l’adresse de la famille du serviteur et les représailles seraient impitoyables. Mais il n’y a pas que cela, le désir de servir est ancré dans les mœurs. Tout une culture de la soumission est analysée ici. Un sujet similaire (Pourquoi les gens acceptent des destinées funestes sans se rebeller ?) était aussi traité dans ‘Auprès de moi toujours’ de Kazuo Ishiguro. C’est un sujet sociologique fascinant mais très peu évoqué en littérature.

Une citation du livre nous éclaire sur ce désir de servir : « Pourquoi avais-je le sentiment qu’il me fallait rester au ras de ses pieds, les toucher, les masser, leur donner du plaisir ? Pourquoi ? Parce qu’on avait ancré en moi le désir de servir : on me l’avait martelé dans le crâne, clou après clou, on l’avait versé dans mon sang comme on verse les eaux usées et le poison industriel dans le Gange. »

Balram, le tigre blanc, ce personnage à plusieurs noms, nous dévoile non seulement son histoire, mais toute un mode de vie, un manuel de sociologie indienne. Balram a réussi, mais il sait très bien le crime qu’il a dû commettre pour pouvoir se hisser. Il nous l’explique dans le premier chapitre. Après ce auto spoiler qui fonctionne merveilleusement bien comme à mécanisme narratif, on sait ce qu’il va faire, mais on est pris dans le suspense du quand et du comment. Le récit se déroule à un rythme implacable, mais Balram va prendre le temps de livrer au premier ministre chinois, avec lucidité et cynisme, toutes ses réflexions sociologiques forgées dans l’école de la rue, et aussi ce qu’il faut faire pour devenir un entrepreneur à succès en Inde. On apprend que cela ne se fait pas en suivant les règles, ni le chemin qu’on a tracé pour nous. Balram s’en est sorti après commettre un acte repréhensible, sans cela, le tigre blanc n’aurait jamais pu se libérer de cet asservissement abrutissant.

L’Inde, pays énorme avec des milliers de complexités, est décortiqué ici, avec une vision assez sombre et amorale d’une bonne partie de la société indienne. Les inégalités sont assumées des deux côtés, le racisme entre castes envahit tout, chacun a son destin tracé selon son origine. Impossible de s’en sortir, comme les poules de la métaphore de la cage, sans commettre une illégalité. La corruption est par tout, les pots de vin, la connivence de la police avec les riches, la misère morale. Tout le monde est acheté, la démocratie est simplement une façade, une farce (« J’ai entendu dire qu’ailleurs, en Inde, les gens votent eux-mêmes. C’est quelque chose hein ? »).

La vision cynique avec laquelle Balram écrit les lettres (Le livre est donc tout un récit à la première personne) contraste avec l’honnêteté et gentillesse qui caractérisent le jeune Balram à ses débuts. Dans un arc narratif assez complexe, la corruption qui l’entoure fera de lui un personnage plus sombre et calculateur. Le rapport avec son maître Ashok, qui le voit comme un inférieur, mais n’est pas si impitoyable que les autres maîtres, est intéressant. Ashok est montré sur un angle positif même si sa personnalité et ses actions, du simple fait de participer du système qui perpétue les inégalités sociales, sont reprochables. Par moments on dirait que Balram aime et respecte son maître et vice-versa.

Est-ce que Adiga réussi à nous faire empathiser avec le tigre blanc malgré son crime ? malgré son voyage vers l’amoralité ? À mon avis, oui. La vie est terriblement dure et injuste, et ce portrait de la servitude, à deux pas de l’esclavage, est sans appel. Une chose ne justifie une autre, mais sans doute cela aide à comprendre qu’on décide de se rebeller pour sortir de la cage à poules.

Prix Booker 2008. C’est un merveilleux roman qui se lit avec intensité et plaisir. Très bien adapté au cinéma en 2020, dans le film du même titre écrit et réalisé par Ramin Bahrani, et splendidement interprété par Adarsh Gourav dans le rôle-titre.


Citation :

« Haïssons-nous nos maîtres derrière une façade d’amour, ou les aimons-nous derrière une façade de haine ? La cage à poules dans laquelle nous sommes emprisonnés nous rend mystérieux à nous-mêmes. »

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