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Littérature Asie Indonésie Eka Kurniawan Les belles de Halimunda

Les belles de Halimunda

Eka Kurniawan

(Cantik itu Luka, 2002)
Traduction : Étienne Naveau. Langue d’origine : Indonésien
⭐⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Dewi Ayu, une prostituée à la réputation et beauté légendaires se réveille de sa tombe vingt-et-un an après sa mort. En rentrant chez elle, habillée dans son linceul mortuaire, elle retrouve une fille d’une laideur extraordinaire, qui répond au nom de Belle. C’est sa quatrième fille, qu’elle n’a vraiment jamais connu. Morte peu après l’accouchement, son dernier souhait avant de mourir était que sa dernière fille soit laide. Vœux exaucé, Belle n’est pas belle, et plus que cela, sa laideur est repoussante.

À travers plusieurs décades de l’histoire de l’Indonésie, on retracera la vie de Dewi Ayu et de ses trois premières filles dotées d’une beauté tellement incroyable qui fait tomber les hommes à ses pieds et déchaine les passions à leur passage. Mais cette beauté vient avec son lot de malédictions.

García Márquez en Indonésie :

L’ombre de Gabriel García Márquez est clairement portée sur ce jeune écrivain indonésien (‘Les belles de Halimunda’ est son premier roman), dont le prestige ne cesse pas de s’accroitre. Le génie colombien est présent de partout dans ce récit, même une des ‘belles’ s’appelle Alamanda, en un clair hommage à l’Amaranta de 100 ans de solitude. Kurniawan a une vision de la femme similaire à celle de García Márquez, et le réalisme magique transpire tout le long du roman, et même s’accélère au fur et à mesure que les générations de la famille de Dewi Ayu se succèdent.

L’histoire de ces femmes à la beauté fatale et de ces hommes qui ont essayé de les conquérir à coup de testostérone est parfois brutale et crue. Un coté désinvolte dans la présentation de certaines séquences, notamment certains viols (il y en a des dizaines dans le roman soyez prévenus), la prostitution très souvent assumée et parfois même revendiquée (comme souvent chez son maître Gabriel García Márquez), peut dérouter et même choquer certains lecteurs. Les choix de narration peuvent sembler étonnants par moments : Séquences à la brutalité et violence extrêmes, seront traités avec un certain humour et détachement, et d’autres séquences romantiques ou calmes seront traités avec passion et dramatisme. Ce style expressif et baroque, très inspiré de García Márquez, peut refroidir certains lecteurs, mais vous comprendrez vite, et des premières pages vous saurez si vous êtes IN ou vous êtes OUT.

L’image des jeunes filles à peine pubères qui font tomber des hommes murs à ses pieds et des prostitués totalement assumées est rattrapée par la composition de personnages féminins très forts et marquants. Un autre des atouts du roman est sa progression narrative : on passe à tour de rôle d’une belle à un autre, structurant le récit à chaque apparition du nouveau personnage.

Si vous devez lire un seul livre Indonésien, celui-là semble un choix fantastique car, en plus de sa qualité littéraire, le roman permet de connaître, bien immiscés dans l’intrigue, tous les évènements qui ont marqué l’histoire de l’Indonésie au XXe siècle. Des derniers jours de la colonie hollandaise, à l’invasion japonaise pendant la guerre, puis la révolution et l’indépendance du pays, la massacre des communistes en 1965 et même l’arrivée du tourisme de masses dans les années 70s. L’histoire indonésienne se mélange habilement avec les mythes et les légendes du pays.

C’est un récit incroyablement baroque, chargé de passions débordantes et sentiments exacerbés, qui est parfois réellement glauque et truculent (Massacres, Viols, résurrections, cimetières, violences quotidiennes, tortures), sans être forcément sombre. Face à l’horreur, l’auteur nous propose une déferlante d’imagination qui remplit le roman de lumière et de poésie. Les personnages se trouveront mêlés dans un treillis de passions et malédictions générés par la beauté extrême des belles de Halimunda.

Dommage encore une fois la traduction du titre. Il explique relativement bien l’ambiance du livre (On parle de beauté, et on est dans la ville imaginaire de Halimunda), mais passe un peu à côté du vrai sujet du livre, le côté sombre de cette beauté. ‘Cantik itu Luka’ pourrait se traduire par ‘La beauté est une plaie’, ou ‘La beauté est une blessure’ (Selon mon traducteur internet, je ne connais pas du tout l’Indonésien), en anglais le livre s’appelle très justement ‘Beauty is a wound’. Cette phrase dans le livre est traduite comme ‘Les belles ont leurs blessures’, ça aurait été un titre plus juste peut-être, même si moins exotique et accrocheur.


Citation :

« Quelqu’un devrait te pointer une arme sur la tempe pour que tu consentes à penser à toi-même »

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